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Adieu Les Cons : Guerre systémique pour paix intérieure

Alors que nous lui avons consacré un portrait plus que complet, difficile de dire que le nouveau film d’Albert Dupontel n’est pas une des plus grosses attentes de cette fin d’année 2020. Curieux de voir le chemin que va prendre celui qui, contre toute attente, est sorti de sa bulle intimiste pour se tourner vers le grandiose avec Au-Revoir Là-Haut – avec, on l’a vu, une relecture de toutes ses thématiques fétiches -. Cet Adieu Les Cons, qui a nourri nos fantasmes les plus fous, s’avère encore plus grandiose qu’imaginé, représentant une synthèse complète du cinéma de son auteur mêlée à un nouveau conte humaniste et sincère.

Lorsque Suze apprend qu’elle va mourir, c’est l’urgence qui l’habite. Elle qui a abandonné son enfant sous la pression de ses parents – une erreur de jeunesse qui, à 15 ans, lui a coûté plus que son adolescence – et a souvent cherché à le retrouver depuis comprend qu’elle ne pourra probablement jamais accomplir cette quête. Son destin va alors croiser celui de JB, un brillant informaticien responsable du service sécurité du bureau des services sociaux, qui a pour seule tare d’être un quinquagénaire dans une société qui veut laisser la place à du sang neuf et jeter la vieillesse aux ordures malgré ses capacités impossibles à remettre en doute. Tentant de mettre fin à ses jours mais invalidant sa tentative par un mauvais concours de circonstances, JB va alors représenter une opportunité pour Suze, une éclaircie dans son désespoir qu’elle compte bien utiliser pour retrouver l’enfant perdu.

Le quiproquo comme point de départ, Dupontel le connaît bien. On pense à Enfermés Dehors, où la simple acquisition providentielle d’un habit de policier mène à la débâcle civile. Dupontel devenant le faire-valoir des personnages qu’il veut réellement mettre en avant, à l’image de la juge Felder de 9 Mois Ferme, il va ici être l’observateur du destin de Suze, son passe-partout, celui qui par des détours hasardeux va lui permettre d’avancer dans sa quête. Cela lui permet alors, avant d’accentuer sa volonté de parler d’un drame humain, d’user de ses nombreux artifices jusqu’à la corde. À commencer par son humour acerbe, qu’il distille dans des dialogues toujours aussi bien ciselés, et où le casting, constitué avant tout de copains habitués du déjanté notoire, sonne juste. On pense à Michel Vuillermoz en psy, dont les suppositions quant aux faits sont totalement rocambolesques, et auraient pu sembler ridicules si dictées dans n’importe quelle autre langue. Utiliser les copains pour les copains n’est alors pas une voie de fait, mais un savant mélange où l’écriture sait comment utiliser chaque caractère, chaque tonalité. On sourit alors devant les retrouvailles avec Philippe Uchan en patron cynique voulant arrondir tous les angles, mais aussi lors de celles avec Nicolas Marié, dont le personnage de Mr Blin va emmener le métrage vers une autre dimension.

On connaît le goût de Dupontel pour mettre en scène des laissés-pour-compte, rendant ainsi constat d’une société qui laisse les « indésirables » sur le côté, mais aussi pour s’efforcer de leur offrir justice. JB en est un exemple clair, surtout lorsque l’on réalise que la perte professionnelle cache un trou béant, celui de la solitude, du désespoir social, et amoureux. Alors que penser de Mr Blin, l’aveugle qui fait tâche, que l’on ne veut virer pour éviter la polémique et que l’on choisit de relayer aux archives, accentuant une solitude et une perte de repères ? Personnage qui devient pourtant la clé de l’intrigue lorsqu’il représente la mémoire, le regard vers le passé pour Suze qui s’efforce de corriger l’injustice qui lui a été faite, et qui se mêle à cette bande atypique, rappelant que toute cette quête est avant tout une quête d’amour. Alors l’humour, s’il est omniprésent, s’estompe au profit de la douceur, et l’on passe du rire aux larmes, puis des larmes au simple sourire face à tant de beauté. L’hilarité n’est plus, la sincérité a pris le pas.

Dupontel mêle donc ses thématiques avec brio à ce nouveau récit hors-normes. S’il parvient à agrémenter son divertissement par des situations cocasses, toujours bien trouvées et s’incluant parfaitement dans son ton souvent teinté d’anarchie – dont un aspect « cartoon » que l’on retrouve par instants -, il calme le jeu pour y inclure des passages poignants, qui se détachent du lot avec une grâce unique. Chaque personnage, principal comme secondaire, accomplit une quête de soi, et lorsque chaque arc se conclut, c’est l’émotion assurée. On pense notamment aux retrouvailles entre le docteur Lint – campé par un Jackie Berroyer touchant à souhait – et son épouse, première d’une liste de scènes où nos larmes sont à rude épreuve. À mesure que le récit avance, Dupontel nous dit qu’il ne faut jamais accepter sa condition, qu’un personnage handicapé physiquement ou socialement ne l’est qu’aux yeux de ceux qui l’observent avec hypocrisie, et que trouver sa voie n’est en rien incompatible avec une intégration dans des mœurs communes. Dans Adieu Les Cons, tout le monde est dépassé. L’absurdité du monde ne touche que les moutons qui s’y croient essentiels et ceux qui en ont conscience n’y voient que deux solutions : vivre avec en en détournant les codes, ou décider de s’en échapper. S’il a fallu un croisement forcé pour faire se heurter ces destins, Suze et JB ont conscience de leur sort, de l’injustice d’un monde qui ne les accepte ni ne les comprend, eux qui sont trop éveillés pour pouvoir s’y intégrer. Il ne leur reste plus qu’à choisir les conditions de leur échappée, et dire adieu aux cons.

Adieu Les Cons n’est pas un film parfait. On note quelques baisses de rythme dans ses moments forts, malgré l’aspect court du film, qui se ressentent à certains instants. Surtout, à vouloir trop en faire sur son sujet principal, et à le faire aussi bien, il oublie malheureusement certains personnages arrivés sur le tard. Ce fils tant convoité amorce le début d’une nouvelle quête, celle d’un amour pensé impossible où Suze a le choix de rebattre les cartes. Dans des scènes trop vite expédiées, faute de temps, on observe quelques maladresses face à ces caractères qui auraient mérité un peu plus de développement. À voir l’extase que nous confère le film, nous n’aurions pas rechigné à une vingtaine de minutes supplémentaires, idéales pour que certaines facilités – même si elles prennent alors l’aspect d’un conte romantique, chose que le réalisateur adore, en témoigne Le Vilain – soient évitées, au même titre que certaines interprétations malencontreuses qui peuvent nourrir des procès d’intention malvenus.

Il n’empêche qu’Adieu Les Cons est une véritable leçon de maîtrise de la part de son réalisateur, un ballet de couleurs où la mise en scène inventive et toujours renouvelée se mêle à un propos fort, qui ne laisse personne de côté. Dupontel frappe fort, expérimente toujours armé de cette caméra folle qui ne s’exclut aucun excès, et est d’une générosité incroyable. On ne vous fera pas l’affront de dire que s’il y a un film à voir actuellement, c’est bien celui-ci, tant le paysage cinématographique est force de proposition en cette année troublée – le même jour sort d’ailleurs Michel-Ange, que l’on vous conseille fortement -, mais il fait partie des merveilles de 2020, qui remplit les attentes et les dépasse même.

Adieu Les Cons, de et avec Albert Dupontel. Avec aussi Virginie Efira, Nicolas Marié, Jackie Berroyer… 1h27
Sorti le 21 octobre 2020

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