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On the Rocks : enquête romantique au cœur de la Big Apple

L’ennui n’est jamais très loin quand le nom de Sofia Coppola apparaît. Pas celui que l’on ressentirait devant ses films, mais celui qui ronge et pèse sur l’âme, sel de son cinéma qui traduit la lassitude de sa vie dénuée de vrais problèmes. Malgré des derniers films décriés par les spectateurs, mais salués par la critique et les institutions – elle a par exemple obtenu le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2017 pour Les Proies -, chaque nouvelle sortie de sa part est un événement. On The Rocks ne fait pas exception. Pourtant, si on l’attendait avec impatience, on peut être surpris qu’il prenne place sur Apple TV +, plateforme de SVOD de la marque à la petite pomme. Comme si cela ne suffisait pas, nouveauté oblige, elle quitte les palaces, banlieues ou encore Los Angeles, pour filmer la Grosse Pomme, New York. L’occasion pour elle de donner un nouveau souffle à ses thématiques, tout en arborant un style plus léger qu’à l’accoutumée.

Exit la colline bariolée par le logo Hollywood et les costumes d’époque, place à l’Empire State Building. Pour se sentir à l’aise dans la ville de l’amour made in USA, elle s’inscrit dans la lignée du plus grand représentant du cinéma romantique bourgeois, à savoir Woody Allen. En effet, dès l’introduction de Laura, autrice fraîchement mariée à un gérant de startup qui cartonne, il y a comme l’odeur de parfum du metteur en scène d’Annie Hall qui sort de l’écran pour nous enivrer. Celle-ci ne fait que s’intensifier quand arrive le père de notre protagoniste, campé par un Bill Murray en forme olympique dans ce rôle de playboy philosophe, qui convainc sa progéniture que son mari la trompe. Commence alors une enquête improbable, entre filatures peu discrètes et excursions à toute berzingue sur les grandes avenues de la ville qui ne dort décidément jamais.

L’hommage à Woody Allen n’a toutefois ici rien d’anodin. On pourrait justement y voir comme un geste politique de la part de la fille d’un des contemporains de celui-ci qui rappelle, malgré le statut de persona non grata du cinéaste dans l’industrie, qu’il est l’un des auteurs les plus influents du cinéma américain. Le rôle qu’elle donne à Bill Murray, renforce d’autant plus cet écho ; la personnalité de celui-ci rappelle la folie libidineuse d’un Alvy, doublée de son humour grinçant. Elle ne se limite cependant pas de singer les comédies de mœurs qui firent la renommée de l’ami Woody. À travers une intrigue tristement prévisible et clichée, elle parvient à insérer ses thématiques à cette atmosphère qui nous est très familière pour un résultat agréable.

La lassitude prend donc vite le pas sur l’effervescence conjugale. Laura est surmenée par la gestion des enfants, éreintée par les bavardages de ses copines aux problèmes inintéressants, et déprimée par un syndrome de la page blanche. Coppola nous fait partager son enfer quotidien dans une introduction hautement rythmée et répétitive, jusqu’à ce que l’on atteigne, nous aussi, le point de rupture. La cinéaste s’illustre par un sens du tempo et du cadre, donnant à voir l’ennui de son personnage sans que nous y succombions face à cette litanie des frasques bobos qui en agacent sûrement plus d’un.

Cet ennui est alors la clé du problème, comme toujours chez elle, en ce qu’il amène un doute dans l’harmonie maritale de Laura. La paranoïa de l’adultère envahit cette dernière, qui se met à voir en chaque geste de son conjoint le symbole de sa tromperie. Pour autant, Sofia Coppola vire vers le comique pour traiter de cette situation compliquée. Elle donne à voir un humour qu’on lui ignorait, du moins qui ne prenait pas autant de place auparavant, notamment à travers Félix (Bill Murray) qui fait le show. Par le simple jeu de la narration, elle nous fait peu à peu partager l’état d’esprit de Laura, de sorte que nous condamnons également le mari qui n’a de cesse d’entretenir le trouble, tout en riant un peu plus à mesure que le soufflé monte. Chaque insert d’objet qu’il cache ou offre est une nouvelle pièce à conviction que l’épouse désemparée entend dégainer le moment venu.

Toutefois, cette investigation aussi ridicule que charmante cache quelque chose de plus profond. Comme Scarlett Johansson dans Lost In Translation – avec lequel il est difficile de ne pas faire le lien tant les deux films se ressemblent -, Rashida Jones est ici en pleine crise existentielle et entend à se rattacher à ce qu’elle peut pour se sentir de nouveau vivante. Parallèlement, le fait qu’elle partage ce moment avec son paternel constamment en rut, ajoute une dimension émouvante à ce périple. Lui aussi se sert de cette histoire qu’il alimente en permanence pour passer un peu de temps avec sa fille qu’il a trop délaissé. La quête du mari n’est donc qu’un prétexte à l’étude d’une relation père-fille, doublée d’une virée en mode fontaine de jouvence pour retrouver la fougue de la jeunesse – la course poursuite en voiture en est sûrement la traduction la plus évidente -.

C’est là que Coppola nous cueille. Certes, chaque gag ou étape du parcours est prévisible, et l’on perçoit derrière ce projet la volonté de sortir un film douillet pour la plateforme, à l’image de la conclusion qui suinte le téléfilm automnal, mais la douce folie qui parcourt le récit révèle une maîtrise et une maturité formelle. Malgré l’habile mélange entre film d’auteur et séance canapé au coin du feu, On The Rocks reste bercé par la mélancolie et le rapport à la lassitude propre à la réalisatrice qui peut combler autant qu’énerver. Elle offre en tout cas son premier éclat cinématographique à Apple TV +, tout en se montrant audacieuse dans son propos. La Grosse et la petite Pomme fusionnent donc agréablement sous l’égide d’une Sofia Coppola moins amère que d’ordinaire, mais toujours aussi cohérente avec elle-même.

On the Rocks de Sofia Coppola. Avec Rashida Jones, Bill Murray, Marlon Wayans, … 1h36

Sortie le 23 octobre 2020 sur Apple TV+.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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