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[HALLOWEEN]Bug : paranoïa insectueuse

Dans le catalogue huis-clos, il y a plusieurs modèles. Le thriller implacable dans son efficacité (Phone Game), l’épouvante sur une table d’autopsie (The Jane Doe Identity), la cohabitation dans un supermarché avec des fanatiques religieux (The Mist) et le claustrophobique enfermement dans un cercueil six pieds sous terre (Buried). Puis il y a William Friedkin et Bug, adapté de la pièce de théâtre éponyme de Tracy Letts sortie en 1996. Une plongée dans la paranoïa, dont on se fait tirer avec force par tous les membres. Impossible d’en échapper.

William Friedkin n’est pas connu pour être un des cinéastes les plus lisses, et qui ne saurait prendre de risques dans ses productions. Déjà en 1970 avec les Garçons et la Bande, s’attachant à aborder le thème de l’homosexualité qui était plutôt rare, taboue dans son époque. Une thématique qui lui vaudra 10 années plus tard, des critiques et controverses avec Crusing (la Chasse), de sa conception faite de la communauté gay au travers de sadomasochisme et de meurtres homosexuels. Mais on connaît aussi Friedkin par le prisme d’œuvres qui ont marqué toute une catégorie d’amoureux du cinéma. Réalisant coup sur coup, French Connection (5 oscars), l’Exorciste et le Convoi de la Peur. Films cultes et influençant bon nombre de générations futures, surtout lorsqu’il s’agit de convoquer et citer ses aînés, sans le brio de ces derniers. Mais que fut pénible de constater la traversée du désert d’une figure américaine des 70’s pieds nus et sans ressources. Si bien que la sortie de Killer Joe en 2011 avec un Matthew McConaughey au sommet ait été d’un soulagement total. Non, Friedkin n’est pas mort, et il le montre même 5 ans plus tôt. Avec Bug, passé un brin inaperçu mais qui conserve tout le talent du metteur en scène.

De l’amour à l’enfer

Agnès, serveuse dans un bar, vit seule dans une chambre de motel miteux. Avec sa seule amie, elle rencontre un homme mystérieux. Hantée par la disparition de son fils kidnappé et par la peur de la visite de son ex-mari violent sortit de prison, elle décide de lâcher prise. Elle s’attache à cet homme tombé de nulle part, pour se laisser aller dans une nouvelle relation. Le bonheur jusqu’au jour où des insectes capables de s’infiltrer sous la peau apparaissent. Le début de la fin donc…

Il n’y avait pas meilleure option que filmer cette descente aux enfers, par le choix du huis-clos. Signe d’oppressement, de métrage éprouvant et des murs qui semblent peu à peu se refermer sur le sort des personnages.  Une unité de lieu, un casting restreint et limité à deux acteurs principaux et une poignée d’apparitions secondaires. Ce qui confère tout le sens et l’intérêt de l’adaptation théâtrale, remodelée au scénario par la créatrice originale. Ashley Judd et Michael Shannon peuvent alors jouer leur partition avec une folle conviction, de deux êtres perdus, étouffés par le monde, écrasés par sa grandeur et qui ne trouvent plus comment se tenir aux wagons. Sous couvert de cette histoire d’amour, c’est le tragique qui prédomine. Friedkin n’est pas l’auteur du romantisme (Certaines scènes sont d’ailleurs très sensuelles), mais d’une douleur qui prend aux tripes et d’une frontière minime entre le bien et le mal.

Lui, Peter, se prétendant vétéran de l’armée, est convaincu d’être un cobaye que le gouvernement américain pourchasse, quitte à envoyer des insectes espions pour le détruire. Elle, Agnès, au bord du gouffre et immergée par la solitude, avec cette joie de trouver un compagnon à l’opposé de son ex-mari violent, et cette détresse de devoir vivre cloitrée. Le trouble est installé et entretenu jusqu’à la toute fin du métrage. On n’en sait pas beaucoup, on n’est pas guidé par une ligne directrice de scénario qui viendrait nous donner toutes les cartes pour comprendre la situation. Mais on se perd en même temps que Peter et Agnès. En même temps qu’ils sombrent petit à petit, le récit mute, progresse étonnamment par petites couches et les corps se mutilent. La chaire nu masculine et féminine source de désir au départ, se dirige vers le body horror.

Suffocation du monde

Bug comme conséquence d’un monde et d’une Amérique traumatisée post 11 septembre. D’une guerre d’Irak qui aura marqué les pensées, changée les mentalités vers la crainte, qui aura entretenue cette idée de manipulation par l’État. De ces hommes et femmes loin de ce fantasme sur le rêve américain. Ce mythe convoité et intemporel, qui sent tout de même un peu la poussière. De porter haut les valeurs de la terre yankee de l’Oncle Sam, qui voudrait que tout soit possible, accessible et que la réussite n’attendrait rien d’autre que l’individu qui se montrera audacieux. Mais entre le rêve et la réalité il y a souvent un grand canyon. Et sur le lot de réussites qui ont escaladé les sommets, les laissés pour compte sont une population considérable.

Alors pour combattre cette triste réalité il faut se laisser aller. On ne pourra en vouloir à cette femme, de ce portrait qui nous est brossé, d’enlever le frein à main pour enfin vivre de nouveau et oublier tous les soucis. Contrainte de tomber dans les bras d’un homme mystérieux qu’elle pensait si doux et protecteur. Une ambiguïté sur les intentions de l’un et de l’autre, sur la réalité des événements ou la pure imagination d’un esprit déviant. Qu’importe celui ou celle qui tire le premier vers les tréfonds. Sur la plaque mouvante juste au-dessus des ténèbres, à la manière d’une Bonnie Parker et d’un Clyde Barrow schizophrènes, envers et contre toute réalité des choses, être ensemble jusqu’à la fin. Chacun se fera sa propre interprétation. Dont on imagine pourtant que la paranoïa n’est pas ici l’arène d’une capture d’écran à l’iPhone d’un Soderbergh, mais l’épilogue d’un récit à combustion lente, et d’une peur invisible qui finit en brasier.

À la fois drame sur une détresse psychologique, film d’horreur et huis-clos terrifiant, Bug marque le retour d’un Friedkin au sommet. Un film qui par sa violence, son interprétation et le déroulement de son action, fait grandir la fascination. Du moins pour le spectateur. Pas pour l’Amérique, chargée socialement et écrasée par son discours anxiogène et destructeur.  Vraiment, regardez Bug, rien que pour votre santé mentale.

Bug, de William Friedkin. Avec, Ashley Judd, Michael Shannon… 1h40.

Sortie le 21 février 2007

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