Critiques

Les Innocents : We need to talk about Miles and Flora

À défaut de nous avoir fait autant vibrer que lorsqu’il s’attaquait à Hill House, Mike Flanagan aura au moins attisé les curiosités avec son Hauting Of Bly Manor. Derrière sa réalisation bancale et sur-explicative se cache un récit passionnant, celui du Tour D’Écrou d’Henry James, dont la lecture est fortement recommandée, qui a été maintes fois adapté à l’écran. Ici sa version la plus réputée, avec Les Innocents, de Jack Clayton.

Armé de trois scénaristes, dont l’immense Truman Capote ici pour son second et dernier scénario, Clayton va livrer avec Les Innocents une fable unique, à mi-chemin entre le glorieux de la Hammer et le gothique incandescent. Une ambiance parfaitement retranscrite, qui éructe par les pores de son cadre travaillé comme un orfèvre. Avant de se plonger dans cette histoire passionnante, surtout narrée avec justesse et peu d’effets, il semble impossible de ne pas mentionner la beauté de ces Innocents. Avec un noir et blanc constamment sublimé par sa photographie, on se plonge avec aisance dans cette histoire de fantômes racontée avec un calme glacial, où la suggestion de chacun de ses ressorts lui offre un charme plus grand encore.

Lorsque Miss Giddens accepte le poste de préceptrice chargée de l’éducation de deux jeunes enfants par leur oncle, un riche célibataire qui refuse d’approcher la demeure familiale, elle est loin de se douter que ce manoir de Bly cache de lourds secrets. L’homme, semblant pourtant inquiet à l’idée d’approcher le domaine, se justifie par un manque de temps absolu et une incapacité formelle à fournir une éducation viable à ces chers bambins pour qui il voue un amour sans faille. Aveuglée par une certaine naïveté de prime abord, Miss Giddens va rapidement flairer des événements étranges, et surtout une présence déroutante qui semble se tramer autour de la petite Flora, sans que cette dernière ne la remarque. Lorsque Miles, alors viré de la pension où il étudie, revient dans le manoir, les doutes s’estompent : nous sommes face à une affaire de fantômes, et de possession.

Miss Giddens va donc entrer dans un état paranoïaque, seule face à ses hallucinations qu’elle sait véritables, mais dont la seule manière de les combattre est de persuader les autres de leur véracité. Clayton joue sur cette dualité, impliquant le spectateur dans ces visions fantomatiques mais laissant constamment planer le doute sur le fruit d’une quelconque folie de la part de notre héroïne, qui doit alors redoubler d’efforts pour nous convaincre, au même titre que ses interlocuteurs. Ce jeu s’axe autour d’une économie d’effets qui confère au métrage sa noblesse. À ne vouloir brusquer par des scènes trop graphiques – malgré quelques jumpscares et autres moments où la mise en scène perd de son ton calme et vertueux (sans lui faire perdre de sa superbe) -, l’ambiance se pose en maîtresse, augmentant le malsain, mais aussi le sentiment d’impuissance de cette pauvre Miss Giddens face à des éléments qu’elle ne peut maîtriser. Le choix du noir et blanc, à une période où il était encore prisé mais où la couleur était devenu l’élément-roi, renforce cette armature semi-gothique, figeant ce manoir hors du temps.

On retrouve dans Les Innocents le mimétisme d’un James Whale, celui qui ne laisse rien au hasard, mais aussi les prémices de La Maison Du Diable de Robert Wise, où l’identité est avant tout dans les lieux. Une histoire de possession, d’exorcisme, mais aussi de solitude et de deuil pour ces proches qui ne peuvent se résoudre à accepter un suicide, au point de faire revivre les incarnations. Les Innocents métaphorise alors son concept fantastique, le théorisant dans un cadre réaliste pour nous rappeler que les histoires et mythes sont avant tout ceux que l’on croit. Un récit limpide, qui n’a pas besoin de s’entacher de flashbacks et autres artifices explicatifs pour nous sembler clair. Surtout, une œuvre qui vieillit divinement bien, et trouve son charme dans cette masse de détails et de ressentis qui prennent forme à chaque visionnage.

Les Innocents, de Jack Clayton. Avec Deborah Kerr, Martin Stephens, Pamela Franklin… 1h40
Sorti le 1er avril 1962

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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