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La Colline aux coquelicots : renaissance et consolation d’après-guerre

Dans une période où nous-mêmes pouvons être dans l’expectative des Jeux Olympiques de Tōkyō 2020 repoussés à 2021, visionner La Colline Aux Coquelicots nous plonge dans un tout autre contexte, celui de l’année 1963, soit un an avant les JO de Tōkyō 1964.

Miyazaki Goro revient après Les Contes de Terremer, assez raté, et dont la production s’est déroulée dans une relation tendue avec son père Miyazaki Hayao. La réconciliation s’opère dans cette adaptation d’un manga (shōjo) des années 1980, se situant dans le contexte des années 60 au Japon, période de grande croissance économique, malgré le spectre de la guerre (et donc de la reconstruction) toujours présent.

On y suit Umi, jeune fille très volontaire et élève au lycée Konan de Yokohama. Elle vit dans un foyer avec sa grand-mère, sa sœur et son frère, ainsi que de jeunes femmes pensionnaires, sa mère étant loin pour son travail. Tous les matins, Umi lève des pavillons en souvenir de son père marin décédé lors de la guerre de Corée. Elle ne sait en revanche pas qu’un jeune homme de son école lui répond, depuis un bateau. Elle fait ainsi la rencontre de Shun, alors qu’il fait un « saut traditionnel » pour protester contre la disparition du foyer des étudiants, le Quartier Latin. Leur rencontre sera alors tout autant l’occasion de défendre cette institution que le développement de sentiments forts entre les deux jeunes adolescents… et un passé qui les rattrape !

Incontestablement, La Colline Aux Coquelicots est une bien meilleure réussite pour le studio Ghibli que le précédent film de Miyazaki Gorō. Peut-être que l’élément le moins convaincant est, surprenamment, l’animation. Si le dessin, notamment de paysages, est toujours aussi somptueux, cette dernière pêche parfois par son manque de fluidité, sûrement dû à un défaut de budget couplé au contexte de production marqué par le tsunami de 2011, et la tragédie qui s’en est suivie.

Le film est l’occasion de renouer avec un passé du Japon d’après-guerre de la génération du baby-boom, qui présente autant de similarité avec ses homologues occidentaux – comme la réérmegence d’une culture politique de la revendication par exemple – que de particularités culturelles très marquées.

Bien que les jeunes filles, et en particulier Umi, soient le moteur de l’intrigue et de l’action en faveur de la sauvegarde du foyer, la réalité des inégalités entre hommes et femmes est toujours présente. C’est bien par… le ménage (eh oui !), certes partagé, que le foyer reprend peu à peu vie, et les filles gagnent leur place au sein des différents clubs. Le film expose, sans jugement, comment les femmes se font une place parmi le monde autrefois réservé aux hommes par des actions du quotidien et des prises de position non militantes. Une sorte de féminisme « passif et diffus » en quelque sorte, plutôt qu’actif voire même vindicatif, comme le pourrait être celui porté par les baby-boomers occidentaux quelques années plus tard, lors de mai 1968. Et pourtant, on sait, encore aujourd’hui, à quel point la société japonaise est une des plus patriarcales au monde, au regard de son mode de vie.

C’est la même chose au sein du lycée où la revendication peut être assumée par les jeunes élèves, mais jamais devant la hiérarchie incarnée par le proviseur. Tradition japonaise oblige, on ne se plaint pas, on agit en maintenant un respect nécessaire et minimum envers les institutions – il ne faudrait pas trop se faire remarquer !

Au-delà de tout ceci, le film porte principalement une métaphore de la reconstruction. Dans un monde d’après-guerre, comment fait-on pour reconstruire un pays, avec sa vie quotidienne, sa sociabilité ; mais aussi, comment fait-on pour se reconstruire dans le deuil et la disparition d’êtres chers… et donc trouver son propre chemin, sa propre identité. Dilemme séculaire : tout laisser derrière soi, tout détruire et construire à partir de rien. Ou bien apprendre du passé, et reconstruire sur les ruines de la guerre, du conflit, de l’abandon. Éviter d’oublier tout en vivant à nouveau. Tel un coquelicot.

C’est bien plutôt la seconde solution qui est envisagée ici. La « tradition », si elle n’est pas érigée en idéologie, peut être un puissant moteur d’action, tant qu’elle est critiquable, et critiquée. Entretenir un rapport à son passé peut autant être une force qu’une faiblesse ; il l’est tout autant de ceux qui croient pouvoir construire à partir de rien, en niant la trace du passé.

La Colline Aux Coquelicots n’est certes pas le plus réussi des films des studios Ghibli, mais porte malgré tout la volonté de son cinéaste Miyazaki Goro, essayant probablement d’échapper à l’ombre de son père…de la même manière qu’Umi doit se détacher, un tant soit peu, de la figure paternelle pour avancer dans sa vie.

La Colline aux coquelicots de Miyazaki Gorō. Avec les voix de Nagasawa Masami, Okada Jun’ichi… 1h31.
Sorti le 11 janvier 2012

1 comment on “La Colline aux coquelicots : renaissance et consolation d’après-guerre

  1. Merci pour cette belle suggestion !

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