Festivals IFFR 2021 Interview

[IFFR 2021] Félix Dufour-Laperrière, réalisateur d’Archipel : « Je ne pleurerai pas sur les ruines du divertissement capitaliste »

Deux ans après Ville Neuve à Annecy et un premier entretien, nous voilà de retour en sa compagnie pour évoquer son nouveau film présenté dans la section Big Screen, son rapport avec son pays mais aussi (évidemment) la crise sanitaire qui touche le secteur.

Tout comme Ville Neuve, Archipel est un film assez atypique, que ce soit dans sa forme ou son fond. Quel a été le point de départ ?

C’était un vrai cadeau, c’est un film qui s’est écrit, financé et fait facilement et dans la joie. C’est d’abord un film très intime. C’est un film sur ce qui fait le territoire et ce qui fait notre chez soi. J’ai essayé de mettre le doigt sur des lieux et des souvenirs réels ou inventés qui font un territoire. Le film s’est écrit une île après l’autre. L’autre idée de départ était aussi de fabriquer du cinéma d’animation d’une autre manière. J’ai intégré beaucoup d’improvisation et de liberté dans le processus. C’est un film très horizontal, nous étions une équipe de 10-15 personnes, tout le monde avait le même salaire et chacun était indépendant. Je partageais quelques pages de notes puis quelqu’un prenait le relai pour proposer sa vision et on avançait comme ça dans cette idée d’échange.

L’équipe qui vous a accompagné sur Archipel était la même que sur Ville Neuve ?

Pas tout le monde mais la plupart sont des gens avec qui j’ai travaillé soit sur des courts-métrages soit sur Ville Neuve ou même des gens dont j’ai produit des courts-métrages. Dans tous les cas ce sont des gens de confiance sélectionnés sur le volet.

On retrouve pas mal de points communs notamment encore et toujours cette quasi obsession pour la ville, ses habitants, son histoire, son passé. On a beaucoup d’images d’archives, comment avez-vous choisi toutes ces images ?

J’avais déjà certaines images en têtes, certaines étaient même déjà écrites dans le scénario. Le film présente un espace mental qui révèle le territoire dans ce qu’il a de réel à travers les images d’archives et aussi de ce qu’il a d’imaginé et de fantasmé à travers l’animation qui permet de donner vie à ça. Je me suis beaucoup amusé avec les archives, certaines sont utilisées telles quelles, d’autres sont retouchées…

Vous semblez être quelqu’un de très attaché à vos terres. D’ailleurs le carton de fin affiche un extrait de Bâtons À Message de Joséphine Bacon qui est un recueil fondé sur le partage, la solidarité, cette idée d’unité dans un peuple. Vous trouvez que c’est quelque chose que nous avons perdus ?

Je connais Joséphine Bacon depuis plusieurs années et je l’ai souvent entendu dans des lectures de poésie. C’est d’ailleurs saisissant d’entendre d’un coup dans l’espace public une langue autochtone qui demeure inconnue. Politiquement, les premières nations demandent à être reconnues dans l’histoire, leur appartenance au territoire et c’est quelque chose qu’on a en commun nous les Québécois. Ce sont des désirs et des exigences politiques qui se croisent. Je voulais aussi répondre à la manière dont sont nommés de manière péjorative les peuples natifs dans les images d’archives d’où l’idée de laisser Joséphine Bacon y répondre directement.

Il y a d’ailleurs une scène qui m’a beaucoup marquée lorsque Joséphine Bacon se met à parler dans sa langue natale, à l’écran on a un simple fond noir, sans aucune traduction et même sans rien comprendre on arrive à se laisser porter par la poésie de ce moment.

C’est volontaire et c’était pour donner préséance à la langue qui surgit, c’est aussi pour rendre compte d’une expérience. Je l’ai entendue pour la première fois à un cocktail, c’est une dame d’une soixantaine d’années qui monte sur scène et dès qu’elle a parlé j’ai été saisi. C’est une langue d’ici, qui émane de notre histoire et dont je ne connais finalement rien du tout.

On a également beaucoup plus de techniques d’animation utilisées ici. Comment sont venues ces différentes idées ?

C’est beaucoup de plaisir et d’expérimentation. L’idée était que je fasse des dispositifs avec quelques notes du scénario puis je donnais ce dispositif à quelqu’un d’autre qui mettait ça en marche. On entretenait le dialogue mais ça a été très joueur. C’est aussi le plaisir de mettre en image des choses qui ne sont pas visibles. C’est un film d’atelier.

J’ai ouïe dire qu’un troisième film était en préparation et qu’il était une nouvelle fois en rapport avec le Québec. Est-ce qu’on peut en savoir plus ?

C’est en rapport avec le Québec mais c’est totalement différent d’Archipel. C’est d’ailleurs une co-production française avec Miyu Productions. Le film s’appelle La Mort N’existe Pas et c’est une fable qui se déroule au Québec sur la violence politique. C’est un peu Les Justes d’Albert camus qui rencontre Alice Au Pays Des Merveilles. C’est un film douloureux et tragique sur les convictions profondes et politiques.

Vous vous considérez comme quelqu’un qui fait du cinéma politique ?

Oui et non. Il y a une inexactitude dans le cinéma que j’aime et que j’essaie de faire. J’ai des engagements que je ne trahis pas mais le cinéma militant – cependant très valable – n’est pas ce que j’aime. Il faut montrer des tensions, des problématiques à mettre en scène. Le cinéma n’est pas exact, c’est un pas de côté, c’est un espace avec des images, du son et des paroles. C’est quelque chose de plus ouvert qui met en question, qui met en présence. C’est ce que j’essaie de faire en tout cas.

Évidemment nous sommes obligés d’évoquer cette crise sanitaire qui empêche notamment ce festival de Rotterdam de se tenir physiquement. Présenter ce film dans ces conditions est quelque chose que vous appréhendez ?

C’est paradoxal. Le contexte est très difficile pour tout le monde mais on a une chance incroyable d’avoir une première à Rotterdam, c’est un contexte privilégié. C’est aussi très ennuyant car c’est un film fait pour la salle. Je crois que c’est une pause qui révèle la crise de tout un milieu. La crise était déjà là avant la pandémie mais je crois qu’elle sera révélatrice de problèmes plus profonds. Je sais que l’art gardera sa forme et sa vitalité mais pour le modèle économique c’est plus inquiétant. Cependant je ne pleurerai pas sur les ruines du divertissement capitaliste donc la franchise X-Men peut bien s’effondrer [rires] !

D’ailleurs est-ce que vous avez peur que cette situation sanitaire impacte également la réalisation de votre prochain film ?

À court terme, je ne pense pas que le soutien public (les films sont financés grâce à l’argent public) va diminuer mais à moyen terme c’est appelé à être revu. C’est à nous aussi de préserver notre médium en adaptant les modèles économiques de fabrication. Des films se font partout dans le monde avec des contraintes économiques différentes mais la forme d’art reste la même. Je me rattache à ça et j’essaie également d’être dans une réflexion quant à la forme que devra prendre nos films dans les années à venir.

Lorsque nous nous étions rencontrés en 2019 pour Ville Neuve vous m’aviez dit que vous étiez quelqu’un tenté par un certain fatalisme mais que « nous sommes condamnés à l’espoir ». Deux ans plus tard et une pandémie mondiale en plus on en est où avec cet espoir ?

Je suis père de deux enfants et si l’espérance est parfois difficile, l’amour profond que je porte à mes enfants, ma compagne, aux objets d’art et à mon pays me pousse à ces engagements dans lesquels je trouve encore de l’espoir, je persiste et signe.

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