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Rétrospective Brian De Palma #1 : Des débuts marquants

Attention, il s’agit d’un article rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de page.


Autant décrié pour la sur-utilisation de ses références – certains allant jusqu’à le qualifier de réalisateur sans la moindre personnalité -, qu’adulé pour ses prouesses visuelles utilisant les artifices technologiques pour toujours renouveler sa mise en scène, Brian De Palma est un auteur qui ne laisse pas indifférent. À travers ce corpus d’articles, nous nous sommes intéressés à l’intégralité de sa filmographie, pour repérer et analyser ses obsessions et thématiques. Après trente films à la qualité variable, nous pouvons affirmer avoir adoré l’expérience, et voir en De Palma un réalisateur solide et souvent inspiré. De Meurtre À La Mode à Domino, la route est longue, et nous espérons vous donner envie de vous intéresser à certains chef-d ‘œuvres ou curiosités du cinéaste au split-screen !

Meurtre À La Mode (1968)

Un an après l’ouverture du Nouvel Hollywood, mouvement dont il est l’une des figures de proue, Brian De Palma, fort de quelques courts-métrages seulement et d’un long, tourné en 1964 mais qui ne sortira qu’en 1969, nous offre Murder À La Mod, un thriller comique très particulier.

Ici, il raconte l’histoire du meurtre de Karen (Margo Norton), jeune fille assez naïve éprise d’un réalisateur, en deux parties. Nous suivons d’abord cette jeune femme qui voit la vie en rose grâce à son idylle jusqu’à sa triste fin ; dans un deuxième temps il nous montre sa mort sous divers angles, chacun lié à un personnage différent : son amie Tracy (Andra Akers), se la jouant femme expérimentée maternant presque Karen, son petit-ami Christopher (Jared Martin) et enfin Otto (William Finley), assistant sourd et muet du studio de cinéma.

Il s’agit d’un film audacieux pour lancer une carrière mais qui traduit parfaitement les aspirations de De Palma vis-à-vis du septième art. Lui qui a étudié à New York, a baigné dans les décennies fifties et sixties, marquées par l’avènement de nombreux cinéastes européens importants tels que Michelangelo Antonioni ou Jean-Luc Godard, mais aussi par la reconnaissance critique d’Alfred Hitchcock. Son début de filmographie avec ses courts, notamment Woton’s Wake, tout comme le film dont il est question ici, traduit une certaine admiration pour ces artistes. Pour autant, Brian De Palma n’en oublie pas de développer une certaine identité en tant que metteur en scène et il montre cela dès l’ouverture de Murder À La Mod, avec une seconde effective du film décomposée en photographies représentant le nombre d’images qu’il faut pour la réaliser. Par ce premier artifice stylistique, le cinéaste indique clairement une volonté de déconstruire le cinéma, d’en casser les codes, en passant essentiellement par le visuel et le ressenti.

Ce travail esthétique est omniprésent dans ce premier long-métrage. De Palma multiplie les expérimentations visuelles et s’offre même le luxe de créer un style de mise en scène par personnage. On sent déjà toute la passion du bonhomme qui, à 28 ans seulement, fait preuve d’une vision assez folle, trop peut-être pour une première œuvre, et généreuse. On suit les discussions de Karen et Tracy à travers des séries de jump-cuts improbables faisant grandement écho à la Nouvelle Vague. Puis, à mesure que le scénario avance et se révèle à nous, on se rapproche du thriller, avec des pointes de giallo pour le meurtre. S’ensuivent des poursuites aux allures hitchcockiennes – on pense à Vertigo – quand vécues du point de vue de Tracy, mais qui rappellent également le cinéma muet quand Otto est concerné. Il s’autorise des inserts de textes couplés à des arrêts sur image, ce qui donne un aspect ludique dans le suivi de cette intrigue dotée de quelques rebondissements, notamment avec tout ce qui est lié au pic à glace, arme de crime aussi originale que source de comédie.

Cette versatilité formelle, un peu inégale, est assez bluffante et rend le film très vivant de sorte que, bien qu’il raconte la même histoire plusieurs fois, celle-ci se réinvente continuellement. La légèreté qu’il va beaucoup développer dans les films qui suivent peut troubler lorsqu’on sait que l’on est face à une histoire de meurtre. Certaines séquences souffrent de ce grand écart tonal, entre candeur niaise et violence stylisée.

C’est peut-être là que le style du cinéaste s’ouvre à nous, dans ce prologue cinématographique, celui d’un artiste dont la volonté est de toujours surprendre, avec pertinence, le spectateur en repoussant les limites visuelles de son médium. Si ses influences sont extrêmement visibles à l’écran – on est loin du court-métrage mentionné plus haut où il cite Le Cuirassé Potemkine, vingt-cinq ans avant son clin d’œil dans Les Incorruptibles, ou encore Le Septième Sceau –, il ne se repose pas exclusivement sur elles pour créer son œuvre. Il est un réalisateur cinéphile, au même titre qu’un Scorsese ou Tarantino, qui a digéré des décennies de cinéma et s’en sert pour raconter ses propres histoires.

Dans le cas présent, sa générosité le dépasse et le film, bien que sympathique, est un sacré bazar assez compliqué à suivre. Mais au fond, cela ne reflète-t-il pas la mentalité de cet artisan du cinéma ? Un monstre de travail et de créativité tiraillé entre sa naïveté et l’horreur du monde qui l’entoure. Finalement, s’il y a bien un personnage qui symbolise De Palma dans ce premier essai, c’est Karen. Pure de cœur et de corps, croyant dur comme fer à l’intégrité des hommes dans leurs convictions mais victime d’un monde bien plus sournois et cruel qu’elle ne le suppose, elle est à l’image du cinéaste, encore indépendant et heureux, s’amusant à faire des films mais qui a conscience de l’existence d’un système impitoyable, susceptible de le broyer à tout moment.

Pour l’heure, à la fin de cette heure et vingt minutes de bizarrerie visuelle aussi plaisante que déroutante, ayant connu une distribution très limitée, De Palma est un jeune metteur en scène inconnu mais au potentiel reconnu, prêt à signer ses faits d’armes afin de se rapprocher de la grosse machine hollywoodienne, nécessaire financièrement à l’expression de ses délires à venir.

Greetings (1968)

Pourtant, sa deuxième tentative n’est pas aspirante au goût de tous, ou du moins de ceux des financiers et producteurs pouvant s’intéresser de près au travail du cinéaste. Brian de Palma, avec Greetings, dresse non seulement un portrait cynique des mentalités de l’Amérique contemporaine, mais s’affirme très à charge contre la guerre du Vietnam, alors toujours en cours. S’il est reconnu de manière générale que le premier film ayant axé ses critiques sur la boucherie effectuée en terres asiatiques est Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (sorti en 1978, soit trois ans après la débâcle), il est très étonnant, mais passionnant également, de voir Greetings atomiser les poncifs de l’Oncle Sam dans une satire certes hilarante mais ô combien actuelle.

On suit Paul, Jon et Lloyd, trois jeunes hommes en âge de se faire enrôler pour partir au Vietnam, qui tentent de trouver le discours adéquat à présenter lors de l’examen d’entrée pour être sûrs de se faire réformer, chose courante chez les jeunes américains qui cherchaient à éviter de porter les couleurs et les armes. On les voit feinter l’homosexualité, la folie meurtrière, le tout servi par des dialogues totalement outranciers qui apportent l’hilarité à chaque fois. On pense notamment au débat où Jon déclare : « On sait tous que vous mettez les homosexuels et les noirs en première ligne. Mettez-moi dans le peloton central, comme ça, en plus de vous éclater du Vietcong, je pourrais éliminer les premiers rangs, et on reviendra au pays avec notre propre vermine en moins ». Les dialogues font surtout mouche grâce au trio d’acteurs, dominé par un Robert de Niro qui, n’étant qu’en début de carrière, est d’une aisance déconcertante, lui qui n’a pas le plus beau des trois rôles.

La volonté de nos trois comparses d’échapper au conflit est un fil rouge, qui vient ponctuer leurs retrouvailles, faisant émerger trois parties distinctes, une par personnage, centrées sur leurs obsessions personnelles. Pour Paul, ce sont les rencontres amoureuses, et il utilise pour ce faire le « Computer Dating », système de petites annonces où l’on se contacte par le biais des journaux. De rencontre en rencontre, il enchaîne les situations improbables et passe par tous les profils.

Pour Lloyd, ce sont les obsessions complotistes, et avec elles l’assassinat de Kennedy, sur lesquelles il établit toutes sortes de théories. On retient la scène de la librairie, où il rencontre un autre illuminé obsédé par les mêmes suspicions, et où les deux larrons s’incitent mutuellement à voler un livre sur le sujet, chacun étant persuadé que celui qui aura ledit bouquin sera éliminé par le gouvernement. Le tout sous le regard de Jon qui, planqué derrière une pile de livres, observe une jeune femme. Son obsession, c’est le voyeurisme, le « peeping art » comme il se plaît à l’appeler. Il tente d’ailleurs un exercice de séduction avec la même jeune femme, lui demandant de se déshabiller dans le cadre d’un film amateur, ne pouvant être excité que par le biais de sa caméra et du fait d’épier.

Avec trois protagonistes aussi fous dans leurs délires respectifs, le terrain de jeu est vaste pour que De Palma se fasse plaisir avec sa caméra. Sur l’arc de Jon, on retrouve des éléments déjà exploités sur Murder À La Mod et même Woton’s Wake : on est directement plongé dans le regard de la caméra, et on devient voyeur perverti à notre tour. L’obsession de De Palma, qui aime jouer avec les regards, les observants extérieurs, est telle qu’il renoue avec le personnage pour Hi, Mom ! Une scène de sexe avec Paul est passée en accéléré pour éviter la censure – ce qui ne lui aura pas évité d’être classé X, puis R après le retrait de certaines scènes –, apportant un aspect comique, loufoque, avec un effet « stop-motion ». Un bac à sable agrandi, dans lequel Brian de Palma est définitivement à l’aise, et qui lui permet de s’épanouir encore plus. Si le film est mal reçu aux États-Unis de prime abord, la catégorisation n’aidant pas, il obtient l’Ours d’Argent à la Berlinale, ce qui lui confère par la suite un grand succès. Si bien qu’avant de pouvoir présenter son long-métrage suivant, il sort enfin en salles son premier fait d’arme, tourné quatre ans plus tôt, The Wedding Party.

The Wedding Party (1969)

Ce projet, originellement pensé comme un film à sketches de fin d’études, devient suite aux difficultés de financement rencontrées par les camarades de De Palma sa première expérience de tournage d’un long-métrage. Malgré la tournure prise, le caractère universitaire reste très ancré puisque le film est supervisé par l’un des professeurs du cinéaste, Wilford Leach, qui se charge aussi de la direction d’acteurs, et le scénario est basé sur celui d’une des participantes, Cynthia Munroe, qui aide au financement ainsi qu’à l’écriture. On retrouve au casting plusieurs étudiants dont William Finley, que l’on ne présente plus. La petite exception au sein de cette réunion de membres du Sarah Lawrence College est la présence d’un jeune acteur, déjà cité plus haut mais alors encore inconnu, même pas assez vieux pour signer son contrat seul, à savoir Robert De Niro. C’est donc avec cette belle équipe que De Palma, pendant une grosse année, investit Shelter Island, pour réaliser cette comédie se voulant moqueuse des traditions, en l’occurrence le mariage.

Ce qui saute aux yeux, c’est la frénésie dans la créativité qui anime le réalisateur, que l’on ressent déjà dans Murder À La Mod. Dès l’introduction, il nous malmène avec une scène rendant hommage au cinéma muet, pleine d’accélérés et de gags, dans la veine d’un Jacques Tati et ses Vacances de Monsieur Hulot, sorti la décennie précédente. Le ton est donné et on sait que l’on est parti pour une virée comique, une exploration satirique des conventions d’une Amérique encore bien conservatrice. De Palma s’en donne à cœur joie pour faire passer son message. Son style, d’une grande modernité, est très perceptible pour le cinéaste en herbe qu’il est. Des ralentis pour introduire des personnes âgées, des jump-cuts en veux-tu en voilà – traduisant son amour pour le cinéma de Godard –, des surimpressions pour montrer les pensées du personnage principal, tout passe par l’image.

L’histoire qu’il raconte est tout aussi intéressante : un jeune homme (Charles Pfluger), qui se marie, accompagné de ses deux meilleurs amis, interprétés par De Niro et Finley, et qui à mesure que le moment fatidique approche se rend compte de l’enfermement que son engagement représente, des responsabilités qui vont lui incomber, de sorte qu’il envisage de fuir. Sans le savoir, De Palma amorce déjà des thématiques qu’un film comme Le Lauréat de Mike Nichols reprend et ce, trois ans avant la sortie de ce dernier. Cette modernité relève sûrement de l’écriture, fruit du travail collaboratif de Munroe et De Palma doublé d’une inspiration liée au mariage d’un ami du cinéaste.

Les codes cinématographiques sont cassés, l’écriture cinglante. Pourtant, cette proposition du réalisateur semble ne pas avoir marqué les esprits et demeure aujourd’hui l’un de ses films les plus méconnus. Ce qui peut sembler surprenant ne l’est en réalité pas tant que ça. Bien que charmant et ingénieux à bien des titres, on sent l’inexpérience et la maladresse des débuts dans l’agencement du métrage. Les séquences sont amusantes mais s’étirent souvent un peu trop, notamment vers la fin. Là où le film pêche réellement, au contraire de celui de Nichols, c’est dans la gestion du ton. Ici, la légèreté ne quitte jamais l’ambiance du film et, à l’exception de certaines scènes, on ne ressent que peu l’angoisse du protagoniste. Cette incapacité à varier la teneur de l’œuvre nuit à l’impact émotionnel, particulièrement de son final qui, malgré un potentiel dramatique fort, lié au message fataliste développé tout du long, n’a pas la saveur escomptée et reste assez sage.

Cependant, difficile de jeter la pierre. Première expérience, cadre estudiantin avec chaperonnage par un enseignant, il faut regarder cette œuvre pour ce qu’elle est : un film de fin d’étude, bancal sur le plan narratif mais débordant d’idées visuelles, traduisant bien l’impression que le cinéaste a pu commencer à immiscer chez les spectateurs.

Ce coup d’essai imparfait laisse curieux et permet de voir tout le chemin parcouru en l’espace de cinq ans et la maestria développée par celui qui s’apprête à quitter le cocon purement comique pour explorer des recoins plus sombres et critiquer frontalement l’Amérique dans laquelle il vit. Pour autant, il fait un autre détour avant de se lancer dans cet assaut, en allant s’aventurer du côté du théâtre expérimental avec une captation qui va avoir un grand impact dans le développement de son style, dont nous parlons dans la suite de cette rétrospective.

Crédits rédaction : Meurtre À La Mode / The Wedding Party : Élie Bartin
Greetings : Thierry de Pinsun

Meurtre À La Mode, avec Margo Norton, Andra Akers, Jared Martin… 1h20


Greetings, avec Robert de Niro, Gerrit Graham, Richard Hamilton…1h30
Sorti le 10 mars 2003 en DVD

The Wedding Party, avec Robert de Niro, Jill Clayburgh, Charles Pfluger…1h32
Sorti le 24 mai 2016 en DVD

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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