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Rétrospective Brian De Palma #3 : Quand la musique est gore

Attention, cet article est rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Après une première expérience de studio qui ne le laisse pas indemne, l’envie lui vient de se diriger vers le cinéma de genre avant d’atomiser les studios dans une comédie musicale enflammée, puis de revenir aux amours hitchcockiennes avec un pastiche bien habile. Pendant quatre ans, Brian De Palma passe par tous les états, renforçant son style, mais démontrant aussi de sa versatilité. Le résultat est une montée en puissance flamboyante qui montre qu’après la douche froide, et avant la douche rouge, vient le beau temps pour le cinéaste.

Sœurs de sang (1972)

La notion d’indépendance chez De Palma ne s’accompagne pas forcément de celle de petits moyens. Après avoir réalisé un rêve de gosse en ayant débauché Orson Welles pour Get to Know Your Rabbit, il accomplit un second fantasme en s’offrant ni plus ni moins que Bernard Hermann à la bande originale de Sœurs de sang. Le compositeur culte, ayant déjà officié chez Welles mais étant avant tout connu pour sa collaboration avec Alfred Hitchcock, finit de confirmer l’influence du maître sur le réalisateur. Si Sœurs de sang est encore plein de maladresses, principalement dues à la générosité du réalisateur dans sa volonté de casser les codes et d’expérimenter avec sa caméra, nous avons l’exemple là d’un virage radical dans la tonalité des expressions visuelles de l’auteur.

Pour autant, si le film s’arque sur le schéma d’un thriller à sensations dès la fin de son introduction qu’il s’amuse à étirer au possible, il garde un aspect humoristique, notamment quand il s’agit de jouer avec les obsessions de son narrateur. En ouvrant Sœurs de sang sur une fausse émission de télévision se moquant des voyeurs (Décidément !), on retrouve une satire faisant penser à Greetings. Lorsque Philip Woode (Lisle Wilson), afro-américain participant à un des canulars de l’émission, se voit offrir un dîner pour deux dans un restaurant ayant pour thème l’Afrique, avec serveurs déguisés en singes et arborant des blackfaces leur balançant des bananes, c’est une attaque envers la consensualité raciste des médias qui est évoquée, et qui rappelle évidemment Hi, Mom ! Plus tard, on aborde également les violences policières envers les journalistes, leur manque d’intérêt concernant les meurtres de personnes racisées, sur une toile de fond peu développée mais qui dénote malgré tout d’une volonté de l’auteur d’intégrer ces dénonciations en arrière-plan.

L’introduction légère s’estompe vite pour nous ramener dans une réalité bien plus abrupte avec l’irruption de la mort. Philip, que l’on suivait avec plaisir – il est d’ailleurs étonnant de voir un personnage afro-américain être autant mis en avant, qui plus est dans un rôle aussi positif et empreint de bonté, quand les noirs sont encore sous-représentés au cinéma et que la Blaxploitation n’en est qu’à ses balbutiements – disparaît violemment, assassiné par celle avec qui il a pourtant passé une nuit sous les meilleurs augures. Danielle Breton (Margot Kidder), jeune française, timide et adorable de prime abord, cache de lourds secrets : entre un ex-mari, Emil (William Finley), intrusif qui la torture par sa constante présence et une sœur énigmatique dont elle tente désespérément de taire l’existence. Un jeu du chat et de la souris s’amorce, entre Danielle et Grace Collier (Jennifer Salt, grande habituée du cinéaste), qui assiste au meurtre depuis sa fenêtre, dans l’immeuble d’en face (un peu plus, et on aurait eu De Niro et sa caméra perverse).

Irruption d’un élément extérieur, Grace, ici pour représenter encore la figure du voyeur, qui fait tout pour prouver la culpabilité de celle qu’elle est convaincue d’avoir vue accomplir le crime. Procédé récurrent de ce type de thrillers, où les personnages menant l’enquête sont souvent des personnes extérieures au conflit, passant par hasard, animées d’une envie de justice mais aussi d’une curiosité maladive, emportées malgré elles par des éléments qui les dépassent et prennent une ampleur inimaginable. Pour entamer cette poursuite, De Palma utilise la technique la plus représentative de son œuvre : le split-screen. Alors que l’on voit Grace monter vers l’appartement, on voit également Danielle et Emil dissimuler le cadavre. Pour jouer avec la tension, pas de montage alterné, on essaie de dessiner les distances et de voir si la jeune journaliste va arriver à temps et obtenir en flagrant délit les preuves de ses dires. L’utilisation d’une telle technique est également symbolique dans la diégèse du métrage, puisque le cœur de l’intrigue résonne dans la dualité entre les deux sœurs.

Ici, il s’agit du rapport entre deux sœurs siamoises, ayant connu une opération de séparation, et qui se dédoublent en deux caractères bien différents. De Palma utilise un cas médicinal rare, et une figure considérée comme difforme par les normes sociales, qui apporte son lot de frayeurs et de questionnements. L’inconnu, ou l’anormal, est toujours source d’une imagination fertile, et les siamoises peuvent alors représenter une réinterprétation de l’archétype des jumelles, image emblématique du cinéma d’horreur. L’occasion d’exploiter la palette de jeu de Margot Kidder, et de semer le doute quant à la personnalité que nous avons à l’écran. Évidemment, tout est axé sur un twist qui, s’il est assez prévisible, et bien trop rapidement, est assez bien pensé. Nous est offerte une plongée dans l’horreur, aux effets poussifs, tant à la caméra qu’à la musique trop appuyée – même si c’est volontaire – mais aux tentatives bienvenues tant elles sont généreuses.

Sœurs de sang, très plaisant en l’état, reste encore balbutiant dans sa clarté, et se perd dans son dernier acte qui tente de mêler l’absurde avec l’horreur absolue, et peine à emporter. Le sujet pourtant ambitieux reste légèrement traité, et semble assez survolé, sacrifié pour la volonté de l’effet choc à tout prix du cinéaste. Il n’en reste pas moins une curiosité bienvenue dans sa carrière, un revirement que l’on n’imaginait pas vu ses précédentes propositions, et une envie de s’affirmer dans le cinéma de genre, d’y avoir une patte reconnaissable. Mais en réalisateur totalement versatile, le thriller ne lui suffit pas, et il s’agit pour lui de détourner une fois encore ses lubies, d’intégrer ce mix qu’il parvient à chaque fois à enrichir pour le pousser encore plus loin. L’expérience studio de Get to Know Your Rabbit lui donne une nouvelle rage, de nouvelles envies de dénonciations, dont Phantom of the Paradise est l’exutoire.

Phantom of the Paradise (1974)

C’est plus aguerri et en forme que De Palma se lance dans ce projet qui lui tient beaucoup à cœur. Il s’arme de sa plume, écrit le scénario dans lequel il mélange Le Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux et le Faust de Goethe, et part à la recherche de financements pour démarrer cette entreprise vengeresse. Car Phantom of the Paradise est un vrai cri de revanche de la part du cinéaste, une ode à la liberté artistique et créative dans un monde où le profit gouverne. Plutôt que de s’attaquer frontalement à Hollywood, comme d’autres l’ont déjà fait – on pense à Nicholas Ray avec Le Violent ou Ève de Mankiewicz –, il choisit de passer par l’industrie de la musique, chose lui permettant de se diriger vers un genre où on ne l’aurait sûrement pas attendu : la comédie musicale.

On est immédiatement projeté dans un opéra baroque grinçant, violent mais aussi lyrique. Swan (Paul Williams), producteur aussi puissant que diabolique, cherche de quoi renouveler le catalogue de ses vedettes. Il tombe sur une chanson composée par Winslow Leach (William Finley), lequel aimerait tutoyer les étoiles, et escroque ce dernier puis provoque sa défiguration. Celui-ci, masqué et désabusé, conclut un pacte avec le magnat pour être au plus proche de son rêve.

Dès l’introduction où la voix-off de Rod Serling sublime les effets psyché dignes de Sueurs Froides, on est plongé dans une atmosphère étrange qui suinte la créativité sous influences. Hitchcock, Murnau, Wiene, Welles, le cinéaste convoque ses grands maîtres et lance les hostilités avec un premier numéro musical endiablé. La caméra est entièrement libérée et les petits plans séquences s’enchaînent sous la forme de travellings circulaires tandis que le suspens n’est pas pour autant mis de côté. De Palma s’amuse à cacher la tête de l’antagoniste, en faisant presque un monstre à l’image de Dracula, et on sent une volonté assumée de créer un manichéisme absolu.

L’idée est simple : offrir un conte macabre reprenant tout ce que le cinéaste a développé pendant la décennie précédente. S’ensuivent alors split-screens, dont un merveilleux lors d’une attaque à la bombe par le fantôme, passages en accélérés, voyeurisme et tant d’autres éléments qui font le cinéma de De Palma. Pour autant, cette surenchère d’effets ne nuit jamais au métrage. Au contraire, tout semble parfaitement contrôlé et mesuré, le réalisateur distillant ses ingrédients comme bon lui semble pour un résultat qui rendrait Paul Bocuse jaloux. Rien n’est superflu et on sent un auteur disposant du montage avec un rythme haletant qui n’entraîne toutefois pas de confusion du spectateur ; ce dernier est embarqué à toute berzingue dans ce trip aux allures de grand huit de fête foraine gothique.

La lutte pour le contrôle de la création artistique, ici montrée comme permanente et fatale, prend une autre dimension romanesque à travers le personnage de Jessica Harper, jeune fille partageant les premiers rêves de Winslow et prête à tomber dans le même panneau que lui. Tout ce combat trouve un épilogue on ne peut plus jouissif et réussi, symbolisant d’une certaine manière la pensée du réalisateur : les producteurs et artistes sont liés et interdépendants, si l’un essaie de tuer l’autre, les deux finissent irrémédiablement par périr. Cela est doublé d’un message sur le fait que l’auteur pur est prêt à se sacrifier sur l’autel de l’art pour offrir sa vision. Quand le générique de fin se lance, le cri est terminé, De Palma vengé et le public conquis. Il ne le sait pas encore mais il a créé une source d’inspiration pour pléthore de futurs talents ou grands succès en tous genres, notamment Star Wars avec le costume de Dark Vador qui reprend fortement celui du personnage, mais aussi dans le domaine de la musique avec les Daft Punk pour le look mais aussi le côté musique synthé alliée au vocoder qui va grandement se populariser par la suite. De là à rappeler une énième fois à quel point De Palma est visionnaire, il n’y a qu’un pas.

Quoi qu’il en soit, en six ans de carrière, celui qui a révélé De Niro sort son premier chef d’œuvre et c’est un nouveau monde qui s’ouvre à lui avec une nouvelle pression : celle de ne pas échouer. Pourtant ce n’est visiblement pas le challenge qui effraie le cinéaste puisque celui-ci décide, pour faire suite à son opéra fou, de marcher directement dans les pas de son idole absolue, le grand Hitch, en faisant son propre Vertigo avec Obsession.

Obsession (1976)

Dire qu’il entame son propre Vertigo n’est pas anodin. Dès les premières notes, le thème de Bernard Hermann, qui avait déjà joué le miroir avec l’œuvre du grand Hitchcock lors de Sœurs de sang n’a jamais été aussi proche de son influence. Une caméra bien assagie, qui va tenter par des cadres moins alambiqués d’atteindre la classe du Maître, et un scénario sombre signé Paul Schrader, permettent à De Palma de calmer ses élucubrations et de ne pas insérer ses fantasmes et gimmicks. En jouant le jeu du polar psychologique à la Hitchcock, l’exercice devient expérimentation, où malgré des similitudes très criardes, De Palma s’interroge sur les manières de raconter une histoire, de s’insérer dans un cinéma dont il aurait aimé faire partie pour mieux apprendre à le détourner.

Michael Courtland (Cliff Robertson) a une vie somme toute paisible. Investisseur immobilier n’ayant jamais connu d’obstacles à sa carrière, sa vie bascule rapidement lorsque sa femme et sa fille se font enlever. La police lui recommande d’échanger la mallette contenant l’agent de la rançon avec des faux, pour duper les kidnappeurs, les poursuivre et réussir à sauver sa famille. Malheureusement, les malfrats découvrent la supercherie à temps, et assassinent les deux prisonnières. Seize ans plus tard, alors que son associé Robert LaSalle (John Lithgow) le convainc d’aller à Florence pour un voyage d’affaires, Michael se décide à visiter la Basilique San Miniato al Monte, où il a rencontré sa défunte épouse, et dont le mausolée qu’il a créé en son honneur est la réplique exacte. Là, il y rencontre Sandra (Geneviève Bujold), sosie absolu de son épouse lorsqu’il l’a rencontrée, et en tombe éperdument amoureux.

Cette rencontre apparaît comme une seconde chance pour Michael, l’occasion de reprendre sa vie où il l’a laissée et d’enfin se pardonner les choix funestes qu’il a fait lors de l’enlèvement, choix qui l’obsèdent. Sa paranoïa, engendrée par la peur que l’événement se reproduise, devient celle de Sandra, qui acceptant l’amour de Michael se retrouve dans un engrenage où elle doit devenir l’épouse défunte, et découvrir quels sont les éléments morbides qui demeurent dans le domaine de son nouvel amant. Dans une ambiance calme, où les sentiments fleurissent peu à peu, c’est une impression malsaine qui nous reste en tête : cette enfant supposée morte, nous ne l’avons pas vue, contrairement à sa femme, se faire assassiner. Le thème de l’inceste est bien là, en épée de Damoclès, et rode autour du script avec la ferme volonté de s’insérer à tout moment. Plus l’amour entre les deux protagonistes grandit, plus la notion d’interdit se manifeste par la tension, démontrant que les personnages vont subir un courroux divin s’ils passent à l’acte.

Les doutes s’estompent dans un dernier acte reprenant l’axe du thriller à vitesse folle, et assez maladroitement. Là où l’intégralité du métrage, y compris l’enlèvement initial, est sous le signe de la retenue, De Palma éructe dans son final, multiplie les effets qui dénotent bien trop du ton amené, et finit dans ce qui, voulu comme une apothéose, devient une conclusion vulgaire et peu maîtrisée. Pire encore, les mêmes techniques qui font sa patte et ce que l’on aime généralement chez lui sont ici son défaut. Cliff Robertson et son visage d’un calme olympien, qui parcourt l’intrigue avec un caractère passif, limite de spectateur, se retrouve dépassé par la mise en scène qui touche à l’action de ce dernier acte. La volonté d’insérer un twist censé nous prendre à revers (alors que les éléments étaient bien trop prévisibles dans le traitement) rend une partie de son scénario vaine, et les motivations de certains protagonistes relativement idiotes. La machination entourant Michael devient grossière, les antagonistes se couvrent de ridicule, et le pseudo-happy end forcé n’arrange rien.

Avec Obsession, De Palma prouve qu’il est capable de retranscrire un cinéma qu’il aime, mais également que celui-ci ne correspond pas à ses ambitions d’auteur, et que ses volontés visuelles sont bien différentes des cinéastes qu’il adore. Ça tombe bien, on préfère quand il s’exprime directement que par le biais d’un exercice de style qui ne lui correspond qu’en partie. Mais la réception du film donne tort à nos ressentis, Obsession étant considéré comme l’un des pinacles de l’auteur. On retient un début de collaboration avec John Lithgow prometteur, l’acteur réussissant à nous marquer malgré un rôle difficilement crédible, et une preuve encore qu’avec des propositions changeant drastiquement de style d’un métrage à l’autre, De Palma reste un réalisateur qui en a sous la semelle, qui tente avec une sincérité bien singulière, quitte à en laisser quelques plumes. Pour son prochain film, place à un nouvel exercice de style, celui de l’adaptation du roman de Stephen King, exercice dont il est précurseur et auquel beaucoup de cinéastes se sont attelés, pour le pire et le meilleur. Carrie sera à l’honneur dès le prochain article !

Crédits rédaction : Soeurs De Sang/Obsession : Thierry de Pinsun
Phantom of the Paradise : Élie Bartin

Sœurs de Sang, avec Margot Kidder, Jennifer Salt, William Finley…1h33
Sorti le 19 septembre 2000 en DVD

Phantom Of The Paradise, avec William Finley, Paul Williams, Jessica Harper… 1h32
Sorti le 25 février 1975

Obsession, avec Cliff Robertson, Geneviève Bujold, John Lithgow… 1h38
Sorti le 18 mai 1977

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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