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Rétrospective Brian De Palma #4 : Fin de décennie sous le signe de la jeunesse

Attention, cet article est rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Pour faire suite à son triplé gagnant, qui l’inscrit véritablement comme l’un des auteurs à suivre, il réalise un diptyque télékinétique avec Carrie et Furie, qui permettent à De Palma de traiter la maladie mentale sous l’aspect adolescent, puis sur la fascination que peuvent prêter les puissants qui considèrent certaines capacités comme une arme. Pour conclure cette décennie riche en événements et en films forts, il se relaxe en indépendant, pour aider les copains étudiants.

Carrie (1976)

Si le voir s’aventurer vers la mise à l’écran du premier roman de l’un des auteurs horrifiques émergeant alors, peut surprendre au premier abord, Carrie a pourtant tout pour s’insérer dans la filmographie de De Palma. Carrie White (Sissy Spacek) est une jeune fille innocente mais ostracisée, impopulaire au lycée, élevée par une mère fanatique sur le plan religieux, laquelle a caché à sa fille nombre d’éléments liés au fait d’être une femme. Ainsi, quand celle-ci a ses règles pour la première fois dans la douche après un cours de sport, elle panique et ses camarades se moquent d’elle, méchamment. Parallèlement à cette nouveauté et à la révélation de l’existence de sa féminité, elle découvre qu’elle a des pouvoirs télékinésiques.

La candeur est chère à De Palma et il n’a de cesse de la faire se confronter à la dureté du monde. On pense à Get to Know Your Rabbit mais surtout Phantom of the Paradise. Carrie semble s’inscrire dans cette lignée, puisque la lutte entre le personnage au cœur pur s’accompagne de sa vengeance envers ceux qui le malmènent. De Palma reprend une recette qui marche avec une œuvre qui ne perd pas de temps sans pour autant bâcler ses effets. Du ralenti d’ouverture au split screen final, en passant par les demi-bonnettes magnifiques, il démontre à nouveau toute l’étendue de sa maîtrise, son utilisation des codes qui lui tiennent à cœur et auxquels il donne une dimension nouvelle à travers l’histoire qu’il raconte.

Ce qui frappe, c’est l’intérêt porté par le cinéaste à la psychologie des personnages plutôt que de s’amuser à essayer de faire sursauter le spectateur toutes les deux minutes. Il parvient à créer un métrage hybride, à l’ambiance malsaine et enivrante, entre le teen movie, genre qui naissait légèrement alors et auquel il apporte des éléments qui feront fureur plus tard – le coup du beau gosse qui veut faire croire à la fille mal-vue qu’il est épris d’elle pour s’en moquer avant que tout cela ne lui retombe dessus –, et le surnaturel à tendance horrifique. Il semble passionné par l’étude comportementale des adolescents, notamment de Carrie, et leurs interactions, tant entre eux qu’avec leur entourage. Tout sert le propos central de la découverte par Carrie de ses attributs de femme et son émancipation d’un milieu où tout l’oppresse : sa mère folle qui la force à prier et voit le péché absolument partout, ses camarades qui lui tendent des pièges et les professeurs qui essaient de l’aider mais qui, au final, ne font que la pousser vers la résolution inéluctable de cette histoire.

On arrive au bal de fin d’année, événement qui rend dingues tous les lycéens américains. Alors que Carrie s’y rend accompagnée de l’une des coqueluches de l’école, Chris Hargensen (Nancy Allen), rivale et bully entend la piéger, entraînant son petit ami Billy Nolan (John Travolta, jouant déjà les bad-boys) dans son délire de vengeance. L’idée : faire élire Carrie reine de la soirée, de sorte qu’un seau de sang s’abatte sur sa tête, rappelant la première humiliation subie au début du film. C’est sûrement dans cette scène que De Palma s’amuse le plus. Il fait durer l’illusion de bonheur de sa protagoniste un long moment, comme pour nous faire oublier ce qui l’attend et ce, malgré le plan séquence incroyable qui nous révèle le dispositif mis en œuvre juste avant. Le temps semble suspendu, irréel mais une certaine tension, développée depuis l’introduction du film, arrive à son point culminant. Quand le drame arrive, le choc est frontal et ce qui suit aussi glaçant que jouissif. Le spectacle devient total et les arroseurs sont arrosés, enflammés ou électrocutés alors que celle recouverte de rouge exprime toute sa rage et fait remonter à la surface tout ce qu’elle a pu endurer. Ce combat s’étend jusqu’à l’affrontement ultime contre sa mère, symbole de la répression de la féminité par une bigoterie écœurante. On peut saluer l’immense travail de décoration de Jack Fisk qui parvient à faire de la maison familiale un véritable sanctuaire. La perte absolue de tout contrôle de Carrie, comme un cri suprême, est renforcée par des effets visuels saisissants et aboutis ainsi que par l’envoûtante bande originale de Pino Donaggio ; celui-ci se paie même le luxe de reprendre les accords de Herrmann pour Psychose à plusieurs reprises.

De Palma étonne une fois de plus. Sa capacité à jongler entre les genres et les influences semble désormais acquise, tout comme son habileté déconcertante à livrer des plans insensés et marquants. On sent malgré tout une accointance particulière pour le thriller classique, dont on retrouve de nombreux codes dans l’exécution du métrage présent, et il ne peut s’empêcher d’y retourner dans la foulée avec Furie.

Furie (1978)

Ce retour dans le polar ne va pas sans un certain sens du gimmick scénaristique, les éléments premiers de Furie faisant penser en de nombreux points à Obsession. Un événement marque un traumatisme à venir dès le début du métrage, comportant une fausse mort. Peter Sandza (Kirk Douglas), en voyage avec son fils Robin, rencontre un de ses anciens collègues de la CIA, Ben Childress (John Cassavetes), puis est victime d’un faux attentat terroriste fomenté par ce dernier. Robin voit son père fuir sous le joug des balles et, persuadé de la mort de ce dernier, fuit aux côtés de Childress. L’habileté narrative est de changer de point de vue, et de suivre Peter, quelques années plus tard, alors qu’il enquête pour retrouver la trace de son fils et que les indices commencent à s’amonceler.

Ça débute comme un jeu de chat et de la souris assez malhabile, où les absurdités défilent, et où la mise en scène très grossière semble totalement dépossédée de son auteur, avec des ratés qu’on lui pensait impossibles. Si par l’exagération des faits se dénote la patte générale de De Palma, c’est ici une absence initiale de point de vue qui domine, laissant tout au hasard et à un manque de maîtrise certain. Le flou scénaristique – tout s’enchaînant trop rapidement et sans explications –, fait un effet de « niveaux » que le personnage traverse sans but apparent, et nous perd au point que nos interrogations disparaissent face à la lassitude. Une quarantaine de minutes pénible, où rien ne va, mais qui s’oublie vite tant Furie change radicalement de ton et revient sur des rails calibrés pour son auteur. Le film se réoriente, part vers de nouveaux horizons qu’il mêle à ses expérimentations sur Carrie, et on retrouve le réalisateur, pour notre plus grand plaisir.

Gillian Bellaver (Amy Irving), introduite plus tôt comme étant dotée de capacités télékinésiques, se retrouve téléportée à la place de personnage principal, éclipsant peu à peu Peter Sandza. Tout à coup, l’intrigue prend sens, et notre intérêt survient de nouveau. L’attentat auquel nous avons assisté en introduction est en réalité un enlèvement par la CIA, celui de Robin, pourvu lui aussi de capacités sensorielles accrues. Gillian utilise ses dons pour retrouver Robin, dont le gouvernement tente d’exploiter le potentiel destructeur afin de le transformer en arme. Les trous scénaristiques se comblent, rendant le premier quart encore plus superflu, et le métrage trouve son rythme, voit le retour aux tentatives visuelles de De Palma. Comme dans son film précédent, il utilise le surnaturel pour offrir des plans alambiqués, jouer avec les contrastes, les impressions d’irréel. Les séquences où Gillian entre en phase avec Robin sont hallucinantes, jouant avec la lumière qui par des flashs fait apparaître/disparaître l’héroïne dans le champ de sa projection mentale. Des techniques novatrices et audacieuses, qui poussent l’auteur vers la révolution visuelle qu’il tente d’apporter à chacun de ses métrages. La musique de John Williams, débutant pourtant sur un schéma classique, prend tout une ampleur lors du climax, quand le compositeur se lâche pour accompagner la caméra folle.

Avec Furie, Brian De Palma détourne le thriller, gardant sa structure et un rythme haletant, qui repose sur de nombreux twists qui fonctionnent. Dommage qu’il soit entamé par une longue partie difficile à appréhender, tournée comme un téléfilm du dimanche, où l’auteur n’est qu’en partie présent. Avant de reprendre la route des films de studio, il retourne à ses premières amours, l’indépendant, proposant à ses élèves du Sarah Lawrence College de l’accompagner dans sa tâche.

Home Movies (1979)

Il entend former des jeunes aux métiers du septième art et, connaissant bien le fonctionnement des écoles de cinéma, qu’il trouve peu efficaces, il ne voit pas d’autre solution que de les faire participer à la réalisation d’un long-métrage. Comme point de départ, il prend des éléments de sa jeunesse, durant laquelle il a dû espionner son père adultérin, et les étudiants brodent ensuite un scénario à partir de cela. Le résultat est une comédie dans laquelle Denis Byrd (Keith Gordon) est un jeune garçon créatif mais paumé au milieu d’une famille totalement dysfonctionnelle. Il entreprend de suivre les conseils de The Maestro (Kirk Douglas), un professeur donnant des cours de « Star Therapy », et il se met à réaliser un film sur son quotidien et particulièrement sur sa quête de preuves quant aux égarements conjugaux de son paternel.

Home Movies est un petit film qui a coûté 400 000 dollars en tout. Le cinéaste a d’ailleurs laissé le soin aux étudiants de monter le financement du projet, auquel il a contribué de sa poche et dans lequel il a fait investir ses copains George Lucas et Steven Spielberg. Pour diminuer les frais, il a fait participer grand nombre de ses proches, à commencer par Nancy Allen, sa femme – ayant participé à Carrie – ou encore Kirk Douglas qui accepte de tourner deux semaines gratuitement.

Le métrage en lui-même n’est pas des plus intéressants. On sent que le fond tient à cœur au cinéaste, qui souhaite mettre en scène ce pan de sa jeunesse depuis longtemps, et la forme prise, celle de la comédie un peu méta est charmante. Il revient à ses premiers coups d’essai avec une belle critique de la famille au travers de personnages caricaturaux mais hilarants. À côté, l’histoire s’avère très farfelue et pas toujours très claire. De fait, si le film n’est pas désagréable, il n’est pas bien marquant d’autant qu’il reprend une formule que le cinéaste a déjà réalisée dans sa jeunesse et avec bien plus de fougue. Malgré tout, on s’en fiche un peu car cette démarche traduit l’un des aspects forts de la personnalité de De Palma à savoir sa simplicité – revenir à un film très modeste pour encourager des jeunes à la création après plusieurs gros succès – et son humanisme, sa candeur. Il donne un peu de son temps à ces étudiants avant de retourner vers les studios, preuve qu’il persiste à se considérer comme un outsider et qu’il aime ce statut de cinéaste moins sur le devant de la scène mais bien dans ses baskets. Une fois sa récréation universitaire terminée, sa carrière reprend son chemin et ses Pulsions visuelles et narratives viennent éclabousser les écrans et marquer le début d’une énorme décennie pour le réalisateur. Une folle ascension que vous découvrirez dans le prochain article…

Crédits rédaction : Carrie/Home Movies : Élie Bartin
Furie : Thierry de Pinsun

Carrie, avec Sissy Spacek, Nancy Allen, John Travolta…1h38
Sorti le 22 avril 1977

Furie, avec Kirk Douglas, John Cassavetes, Carrie Snodgress… 1h57
Sorti le 13 juillet 2004 en DVD

Home Movies, avec Kirk Douglas, Nancy Allen, Mary Davenport…1h30

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 22 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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