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Rétrospective Brian De Palma #5 : Le monde est à lui

Attention, cet article est rédigé par trois de nos rédacteurs. Les crédits sont en fin de texte.

L’interlude universitaire passée, place aux années 80 qui démarrent en fanfare. Les obsessions meurtrières continuent, avec elles diverses manières de les aborder. Par l’enquête avec Pulsions, où Brian De Palma renoue avec la notion d’identité, et Blow Out, où l’expérimentation sonore accompagne le visuel. Et puis, c’est l’éclat, la volonté de partir dans le grandiose avec Scarface, rise and fall ultime, où Al Pacino, au plus fort de sa carrière, continue de bouffer le cadre à chaque regard vicieux. Un enchaînement délirant, symbole du haut niveau atteint par ce maître du thriller.

Pulsions (1980)

Retour au thriller, cette fois-ci identitaire, avec Pulsions. Un métrage dans lequel De Palma s’amuse à jouer avec les tabous des studios. Dès son introduction, il nous offre de la nudité sans concession, avec une scène de douche faisant inéluctablement penser à Psychose de maître Hitchcock. Scène durant laquelle il montre le corps de Katie Miller (Angie Dickinson, ici doublée) nu, avec une insistance sur la poitrine, et à l’orée des années 80, dans une œuvre de studio calibrée pour le grand public, la provocation est là. Katie est ensuite montrée en plein ébat avec son époux, ébat qu’elle subit sans la moindre jouissance. Un psychanalyste, Robert Elliott (Michael Caine), qui semble lui conseiller la vertu plus que l’épanouissement, et nous voyons une Katie partir à la recherche d’un amant, d’un plan d’un soir, parce qu’après tout, pourquoi pas. Ce n’est qu’après la voir partie de chez cet amant d’une nuit que le sort la retrouve : à l’instar de Philip Woode dans Sœurs de sang, cette protagoniste que nous suivons depuis le début du métrage est en réalité la première victime.

En cela, De Palma s’approche une nouvelle fois de Psychose, nous créant une empathie pour quelqu’un qu’il décide d’éliminer à mi-parcours. La douche, à laquelle une seconde scène est consacrée, sert alors de point d’ancrage visuel, d’une manière toujours aussi peu subtile pour son auteur de bien ramener les regards vers ce dont il s’inspire. Le calque narratif de Sœurs de sang s’impose encore, lorsque c’est Liz Blake (Nancy Allen), une prostituée située dans le couloir d’un de ses clients, qui assiste au meurtre commis dans l’ascenseur, voyant la figure assassine, une femme blonde, par un miroir. La police refuse d’écouter le témoignage de Liz avec sérieux, du fait de sa profession, et c’est avec le fils de Katie Miller, Peter, petit génie technologique, qu’elle tente de découvrir l’identité de la tueuse. Les soupçons se portent rapidement sur Bobbi, une autre patiente du Dr Elliott, à qui ce dernier refuse une approbation quant à une opération de changement de sexe. La traque s’entame, les faux-semblants aussi, tout étant axé sur les doubles jeux, les manipulations et les troubles de l’identité.

Apercevoir le meurtre par un miroir prend sens. Tout est question de l’image que l’on représente réellement face à celle que l’on souhaite renvoyer. Les personnages sont souvent confrontés à leur reflet, par ces petites glaces réfléchissantes qui font irruption dans le champ, et l’identité de Bobbi prend une double tournure. Avec un twist aujourd’hui assez prévisible mais qui à l’époque a dû en duper plus d’un, De Palma fait de sa caméra ce fameux miroir, seul atout de vérité, et en profite comme toujours pour faire ses expériences visuelles. Mais ce qui marque avant tout, c’est l’audace de son sujet, et la manière avec laquelle il détourne les tabous des studios pour se jouer de la censure – même s’il est quasi-immédiatement classé « R » et que la version non censurée ajoutant une trentaine de secondes de sang et de poils pubiens, est classée « X ». On parlait d’un protagoniste féminin prônant sa liberté sexuelle, allant dans un musée se chercher un plan cul, quid du fait que la deuxième partie est menée tambour battant par une prostituée ? Ces personnages considérés comme « hors-normes» par le puritanisme américain, De Palma les considère comme ses héros, les normalise aux yeux de tous.

Le parti pris d’axer son thriller autour de la transidentité est un choix tout aussi audacieux. Ce n’est évidemment pas la première fois que le sujet questionne, on peut d’ailleurs citer Un Après-Midi de chien (1975) de Sidney Lumet, avec un regard sur le sujet tout aussi bienveillant. Si on peut d’ailleurs penser, en poursuivant une femme libérée puis une prostituée, que le cinéaste montre qu’une attitude désapprouvée par les mœurs conduit inéluctablement à la mort, il se fait en réalité l’avocat du contraire, démontrant que c’est parce que Bobbi se voit refuser le droit à l’épanouissement, d’affirmer son identité de genre, par les conventions qu’elle est poussée vers la violence. Discours progressiste, encore aujourd’hui où ces comportements, pourtant naturels, sont jugés et condamnés. Le spot télévisé où un présentateur s’excuse à l’avance de la maladresse de son vocabulaire et de son manque de connaissances du sujet alors qu’il s’apprête à interviewer une femme transgenre est d’une intelligence remarquable, et dénote avec ce que l’on peut voir aujourd’hui, à l’heure où il suffit d’ouvrir une page web pour faire le plein d’informations.

Pulsions joue la carte du thriller à twist, et est diablement efficace. Avec un sujet sensible, De Palma insère des thèmes de fond toujours aussi accusateurs, qui se plaisent à défaire les codes de la société dans laquelle il évolue. Rien d’étonnant à ce qu’il s’amuse à faire un final détourné de Carrie, histoire de nous rappeler cette autre histoire où il dénonçait les comportements néfastes générés par la pensée commune face à la recherche identitaire, notamment féminine.

Blow out (1981)

Un an s’écoule et, malgré une implication sur divers projets, De Palma revient avec un nouveau thriller, Blow out, faisant une synthèse de nombreux thèmes et influences du cinéaste. Obsédé par l’assassinat de Kennedy et le film de Zapruder mais aussi par la question du contrôle de l’image, il livre une œuvre imprégnée d’un cynisme fort, qui lui vaut une mauvaise réception critique et commerciale à sa sortie.

Il nous malmène dès l’ouverture avec une séquence rappelant l’introduction du Halloween (1978) de John Carpenter qui s’avère en réalité être un extrait de film en post-production. On ne s’y trompe pas, à travers ce métrage, le cinéaste entend nous parler également de cinéma. Il nous fait suivre Jack (John Travolta), jeune ingé-son cantonné aux films d’exploitation excessivement mauvais, qui doit trouver de nouveaux bruits et notamment un cri. Alors qu’il capture de nuit de nombreux sons, il est témoin d’un accident de voiture dans lequel meurt un candidat à la présidentielle, lequel est accompagné de Sally (Nancy Allen) que le technicien, s’improvisant héros, parvient à sauver. Il se met à enquêter sur ce qu’il a vu, et entendu, et prend conscience qu’il s’agit d’un assassinat, sur lequel il veut lever le voile.

Blow out est comme un mélange de Blow up (1966) de Michelangelo Antonioni et de Conversation Secrète (1974) de Francis Ford Coppola, deux films ayant fortement marqué De Palma. Toutefois, le cinéaste se détache de ces deux œuvres en déployant une maestria à tomber par terre. Dès l’incipit, le réalisateur nous subjugue par une gestion virtuose des codes de la série Z. Par la suite, lors de la scène pivot, celle de l’enregistrement en extérieur, moment du drame, la mise en scène explose. Il montre les faits et gestes de Travolta avec une précision chirurgicale en utilisant tout l’arsenal cinématographique qu’il a à disposition. Il mêle demi-bonnettes et inserts, panoramiques et variation d’échelles de plan pour créer une sorte d’hypnose fascinante. Pour l’aider, il jouit de l’aide de l’éminent Vilgos Zsigmond, chef-opérateur que l’on retrouve après Obsession, et qui livre une photographie magnifique. Désaturant les couleurs de nuit tout en créant un sentiment de gigantisme des espaces de jour, il parvient à nous immerger dans cet univers sombre et déroutant que De Palma crée, où le spectateur, au même titre que le protagoniste, devient un complotiste avéré sans certitude d’être récompensé pour son zèle.

La gestion de la tension, si chère à cet orfèvre du thriller, témoigne ici d’une grande maîtrise. Chaque passage de reconstitution de la scène, à travers le processus de création d’un mini-film, donne l’impression de voir Le Trou (1960) de Jacques Becker version création de preuve tant De Palma accorde de l’importance à chaque élément. Tout ce travail sert une œuvre sombre et brutale. Les meurtres s’enchaînent et les risques pris par Jack et Sally pour mener à bien leur investigation sont très élevés. Le récit s’enfonce dans une spirale sardonique où chaque effort semble vain et la résolution tragique en tous points. De Palma continue dans sa lancée avec un film prenant le contre-pied des attentes des studios. S’il a dû concéder certains éléments, la teneur globale et son effet final sont ceux qu’il a intentés et traduisent bien une importance prise au cœur du système.

Cette évolution avec des films à budgets grandissants mais qui vont de plus en plus loin dans le cynisme et la violence, sans pour autant connaître le succès – le film, déjà apprécié par Roger Ebert et Pauline Kael, a été grandement revu à la hausse avec les années et est, pour beaucoup, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste –, commence à trouver son public deux ans après avec Scarface, le remake d’un classique à la sauce eighties.

Scarface (1983)

Est-ce que l’on peut qualifier Scarface de film le plus connu de Brian De Palma ? Peut-être tant les artistes sont nombreux à essayer de se réapproprier ses effets de style et la trajectoire de Tony Montana, modèle de délinquance. Pourtant, c’est à se demander comment ce long-métrage a pu autant marquer les mémoires de manière si positive pour son personnage alors que tout le récit le place dans une chute inéluctable.

Scarface, c’est un récit au vitriol de l’illusion du rêve américain. Au départ petite frappe au bagout assumé, Tony Montana n’est qu’un petit malfrat qui devient surtout dangereux par sa soif de pouvoir et d’argent. Un travail dans une baraque à frites ? C’est loin, très loin de ses ambitions, de s’accomplir dans une société capitaliste destructrice, un milieu foisonnant de trahison et de violence. Les murs sont souvent repeints en rouge, les gens sont coupés par des tronçonneuses dans des baignoires ou exécutés sommairement et la mort contemple le spectacle, prête à faire son métier.

Brian De Palma filme cette autodestruction avec la même maîtrise. Il capte cette violence qui explose n’importe quand, cette rage menée par un ego qui n’est jamais trop riche, trop puissant, trop important. À la manière d’un Michael Myers qui n’a plus rien d’humain, sa figure dissimulée par son masque inexpressif, Tony Montana n’est plus un Homme à force de chercher à vouloir être l’homme, le mâle alpha qui veut tout diriger et ne voit que le mal dans les autres, son incapacité à aimer réellement ou à être pleinement satisfait.

C’en est presque onirique de le voir déambuler dans Miami et cette Amérique du rêve, celle des clubs et de l’argent, avec jamais assez pour tout dépenser. Cette montagne de cocaïne dans laquelle il n’hésite pas à tomber reflète bien cette volonté du beaucoup, toujours beaucoup, trop même. Son passage d’un régime communiste à celui capitaliste le fait balancer dans deux extrêmes qui vont nourrir le monstre qu’il devient jusqu’à la chute, inévitable tant la seule présence permanente du métrage est la mort elle-même.

« The world is yours » affiche un globe dans la demeure de Montana, représentant la conquête qu’il pense avoir accompli et son statut d’homme impossible à atteindre. Il est le Roi, le chef et non plus ce brigand de pacotille qui aurait tout fait pour toucher le sommet. Mais personne ne peut s’enorgueillir d’être le maître du monde et ce qui l’attend, c’est cette redescente qu’il a provoquée, ce saut dans le vide, vers la fin à laquelle on se prépare durant tout le récit. Quand son corps vidé de vie atteint la piscine, entre le bleu de l’eau et le rouge du sang, cette même phrase réapparaît, pied de nez de l’univers pour un être qui a perdu son humanité pour finir dans la violence.

Alors oui, Scarface est culte. On retient les punchlines, l’interprétation survoltée d’Al Pacino et ce climax sanglant. Mais ne garder que ça en tête, c’est ignorer l’horreur du métrage, ce regard sur la violence qu’il ausculte sur le fil, entre admiration et dégoût, pour mieux montrer comment l’économie détruit l’humain et le transforme en monstre. Qui veut réellement devenir Tony Montana ? Qui veut chuter en se croyant Christ alors qu’il n’est que chair ? C’est ce qu’interroge avec brio De Palma, jugeant notre univers impitoyable de façon acerbe. Alors que certains continuent à s’entretuer pour espérer atteindre ce mythe du rêve américain, Scarface garde ce même esprit critique et cette même observation d’une rage qui en font une œuvre certes mythique mais dont l’iconisation simpliste et la copie sans réflexion font penser que certains n’ont peut-être pas réellement vu le film, peut-être simples spectateurs de l’action tel le héros de Body Double, que nous aborderons au prochain article…

Crédits rédaction : Pulsions : Thierry de Pinsun
Blow Out : Élie Bartin
Scarface : Liam Debruel

Pulsions, avec Michael Caine, Angie Dickinson, Nancy Allen…1h46
Sorti le 15 avril 1981

Blow Out, avec John Travolta, Nancy Allen, John Lithgow…1h47
Sorti le 17 février 1982

Scarface, avec Al Pacino, Michelle Pfeiffer, Steven Bauer…2h45
Sorti le 7 mars 1984

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

2 comments on “Rétrospective Brian De Palma #5 : Le monde est à lui

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