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Rétrospective Brian De Palma #7 : Tentatives osées mais incomprises

Attention, cet article a été rédigé par deux de nos auteurs. Les crédits sont en fin de texte.

Transition entre deux décennies. Pour conclure des années 80 durant lesquelles il a brillé, Brian De Palma s’attaque à un sujet qui lui tient à cœur, la terreur de la guerre, pour un résultat qui laisse pantois. Avant de rejoindre un autre terreau guerrier, celui du conflit intérieur et des multi-personnalités, dans un projet plus modeste, il tente une adaptation, étrangement captivante bien que bancale. Une période pas forcément couronnée de succès pour l’auteur, qui oscille entre les genres – du film de guerre au thriller psychologique en passant par la satire bourgeoise –,mais qui traduit son jusqu’au-boutisme lorsqu’il s’agit de thèmes à résonnance personnelle.

Outrages (1989)

Quatorze années après la débâcle, nombreux sont les films ayant décidé d’aborder frontalement le sujet de cette guerre barbare, dont les conséquences désastreuses ont eu lieu non seulement sur le pays où était centré le conflit, mais aussi sur les terres états-uniennes. Rarement le pays de l’oncle Sam aura connu une telle opposition aux agissements des armées quant à cet affrontement injustifié. Au cinéma, que soit par la montée de la folie à travers l’errance d’Apocalypse Now (1979), ou les résultats du stress post-traumatique, observables également dans la frénésie de Voyage au bout de l’enfer (1978) ou la violence de Rambo (1982), les cinéastes se déchaînent sur le sujet, faisant de cette étape historique aberrante les bases de leurs chefs-d’œuvre absolus. Brian de Palma, on l’a vu, a déjà abordé le sujet sous l’angle de la comédie dès son premier métrage en salles, Greetings, où il soulignait l’absurdité du conflit et montrait cette jeunesse prête à toutes les combines pour éviter l’enrôlement. Mais marqué par le Platoon (1986) d’Oliver Stone, il décide à son tour de s’engager dans un film brutal, dénonçant les affres des comportements lors de conflits guerriers. Que l’on se rassure, si comme à son habitude, De Palma se refuse à une certaine forme de subtilité dans le message, il livre avec Outrages un brûlot excessivement énervé mais moins pataud que celui de son compatriote précité.

Cœur du conflit immédiat, on entame le métrage sur une embuscade, où une escouade américaine se retrouve bloquée dans les tunnels viêt-cong suite à l’effondrement du sol sous le poids des bombes. C’en est trop pour le sergent Meserve (Sean Penn), qui pour que ces troupes décompressent d’un assaut qui aura coûté des vies et une baisse de moral, leur déclare que ce soir, « on va se trouver une nana ». On retourne sur le personnage principal, Max Eriksson (Michael J. Fox) qui pense d’abord à une blague de son supérieur, mais se retrouve rapidement face à une réalité tout autre lorsque ce dernier ordonne un raid sur un village alentour, prétextant la potentielle complicité des habitants quant à l’embuscade. Le festival du malaise ne fait que s’entamer, et le spectateur s’apprête à vivre une descente aux enfers où il sera autant à fleur de peau que ce pauvre Eriksson.

Après le massacre des villageois, et l’enlèvement d’une jeune fille, place au viol collectif, qui est clairement le point de déroute de Max, celui qui lui fait réaliser que plus rien ne peut sauver ses compagnons de galère. Accompagné dans son refus de participer par Diaz (John Leguizamo), jeune recrue qui se convainc de commettre l’irréparable par peur de représailles, il se retrouve seul face à un peloton complice du pire, qui ne peut plus le voir que comme une cible à éliminer. Le film se divise en deux parties distinctes. La première est constituée de la route séparant la faction de sa base, durant laquelle Eriksson tente de dissimuler son ressenti face à la situation, mais aussi durant lequel il tente de faire s’échapper la jeune fille. La seconde, retirant l’aspect violence de terrain pour laisser place à une pression plus sournoise, psychologique, se passe dans le campement, où Max se heurte à ses chefs lui disant clairement que quoi qu’il arrive, ces hommes sortiront blanchis de tout procès. Personne n’aime les mouchards, et le corps d’armée lui fait clairement comprendre que les soldats seront toujours moins sévères envers ceux qui commettent des actes pourtant innommables qu’envers celui qui les met en lumière, sous couvert d’une «solidarité» malsaine. Ce qui se passe au Vietnam reste au Vietnam.

Refusant cette « évidence», Eriksson brave bien des dangers pour faire éclater la vérité et réveiller la justice. Acte désespéré pour De Palma, qui tente de croire à un corps d’armée aussi droit que ses Incorruptibles, et qui pose la question des leçons à retenir pour les combats futurs – la réponse, bien fataliste, il l’illustre lui-même dans Redacted (2007). Il mêle à son récit sa naïveté, ses espoirs. La survie d’Eriksson, que l’on voit dès le début du film se rappeler les événements narrés, dénote du ton de Platoon où les potentiels dénonciateurs tombent sous le joug des criminels de guerre. Il n’en reste pas moins totalement à charge contre les actions outre-frontières des protégés de l’oncle Sam, et y montre, par la paranoïa qu’éprouve notre jeune héros bien après être rentré au pays, les séquelles constantes d’un trauma sans enjeux initiaux.

Outrages est une expérience de tension. Une tension constante, illustrée par un montage excessivement nerveux et une narration qui défile à toute allure. Une plongée dans un moment charnier, et une ambiance qui, renforcée par la photographie sublime de Stephen H.Burum et la musique d’Ennio Morricone, favorise une immersion totale dans cet enfer. De Palma joue sur les traits les plus exagérés de ses personnages, tirant de Sean Penn une partition éprouvante pour celui que l’on déteste au premier regard, et accentue l’image « boy scout » de Michael J. Fox pour que sa quête de justice soit avant tout la nôtre. Un duel au sommet, où la haine suinte par tous les pores, et dont on sort essoufflé, mais grandi. Les injustices telles que décrites, De Palma les ressent avant tout dans le rapport à la superficialité des puissants, de ces riches sans conscience des réalités qui vivent avec des œillères. Pour les représenter dans son prochain film, Le Bûcher des vanités, il choisit d’attiser la satire, s’attirant autant une fascination qu’une incompréhension générale.

Le Bûcher des vanités (1990)

Environ vingt ans après sa dernière incursion dans le genre, le cinéaste revient aux sources en plaçant son métrage dans le sillage de Greetings et Hi, Mom ! Il adapte donc pour Warner Bros le roman éponyme de Tom Wolfe qui sied bien à son humeur politique et à ses thématiques. À travers les personnages de Sherman McCoy (Tom Hanks), haut placé à Wall Street, et Peter Fallow (Bruce Willis), journaliste alcoolique en quête d’un scoop, il peut se moquer d’un certain pan de la société américaine et parler de sujets forts, comme le traitement des afro-américains.

Ici, il oppose deux mondes. Nous présentant d’abord une certaine opulence avec le monde de Sherman, ses réceptions mondaines et autres occupations, l’arrivée dans le Bronx qui suit marque une rupture forte. Là où les couleurs et le faste sont omniprésents d’un côté, la noirceur et la saleté des rues du quartier suscité révèlent comme un monde oublié, une part sombre de l’Amérique qui sommeille. La photographie de Vilmos Zsigmond joue ici un rôle important tant les teintes varient selon les environnements.

Pour autant la forme n’est pas exempte de tout reproche. Si De Palma commence très fort avec un plan séquence de quatre minutes d’une virtuosité monstre, il peine ensuite à maintenir ce niveau de créativité. Ses autres tentatives stylistiques sont douteuses, à l’image d’un « split-screen » dont l’utilité est questionnable. Fonçant dans la caricature comme jamais, il exagère volontairement les traits de ses personnages de sorte que l’aspect satirique se ressente. Ce surjeu constant est intéressant, par le malaise qu’il crée chez les spectateurs, mais peut expliquer le rejet du film à sa sortie tant l’on pourrait presque croire qu’il n’y a aucune direction d’acteurs.

C’est sûrement là le grand drame du film. De Palma tente de faire prendre conscience de la stupidité de l’emballement médiatique, à travers l’accusation à tort de Sherman du meurtre d’un gamin noir du Bronx, mais son traitement est si cynique qu’il ne convainc pas instinctivement. Il gère pourtant bien la question de l’acharnement et l’idée que tout prend une proportion démesurée et ridicule, tout en mettant en exergue de vrais débats de société, mais le propos semble noyé dans un océan de too much et perd donc quelque peu en puissance.

Ce Bûcher des vanités est donc une tentative louable de De Palma de revenir à un cinéma plus critique des États-Unis comme à ses débuts, mais cet essai souffre de sa lourdeur. Plus que jamais, le cinéaste abandonne toute subtilité pour livrer une fresque quasi-romanesque bancale sur les dérives du succès, de la bourgeoisie, des médias et l’oubli des petites gens. Reste un film sympathique, doté de véritables éclats de génie, mais assez décevant dans son ensemble. Cet échec avec les studios – moins de 16 millions de dollars de recette contre 47 de budget – permet néanmoins à De Palma de retourner vers un terrain plus modeste et expérimental avec L’esprit de Caïn.

L’esprit de Caïn (1992)

Revenant à l’écriture, il effectue un véritable retour aux sources, vers ses idées plus sombres et psychologiques, opérant alors un savant mélange entre Sœurs de sang et Pulsions. Thriller axé sur les personnalités multiples, et proposant autant de lignes directrices différentes, L’esprit de Caïn devient rapidement un puzzle que l’on décortique avec plaisir, où le réalisateur s’amuse à nous disperser dans sa narration et constamment nous confondre. On devient, l’espace d’un métrage, ce pauvre Carter, tiraillé par les volontés propres de ses alter-egos, mais aussi ses victimes, perdues dans cet amas d’incompréhension, tant sur la teneur des événements que sur la réalité psychologique du pauvre homme.

Avant de comprendre de quoi il est question, il faut s’accrocher. Non pas que les tenants soient spécialement compliqués une fois l’intrigue mise en place, mais l’accumulation de pièces semblant sans rapport peut rebuter. Heureusement pour nous, cette incompréhension volontaire est annihilée par le plaisir que l’on prend à suivre la narration. On sent que le cinéaste s’amuse, tant par sa mise en scène par que sa direction d’acteurs, qu’il veut volontairement exagérée pour garder un aspect léger malgré la dramaturgie des événements et un sujet qui est tout sauf envolé. À ce titre, il offre un couloir à John Lithgow, jouant des palettes de ses différents personnages sans réelle justesse mais avec un certain plaisir. Quant à nous, on se régale de le voir cabotiner comme jamais, malgré le sentiment de terreur et d’insécurité que sa présence inspire.

C’est dans le titre anglais, Raising Cain, que le thème du film puise sa source. Caïn, c’est l’un de ces doubles enfermés dans l’esprit de Carter Nix. Un esprit néfaste, violent et aux pulsions criminelles, que Carter tente tant bien que mal de refouler mais qui peut se manifester si celui-ci perd pied. Lorsque Carter découvre que Jenny, son épouse, le trompe, Caïn s’engouffre dans la brèche, pour clamer son droit au contrôle du corps qui héberge ces multi-personnalités. On s’enfonce dans la névrose, où De Palma va tronquer sa méthode de thriller pour y ajouter les touches psychologiques qu’il aime tant. On s’intéresse au passé de Carter, aux abus de son père, ayant torturé son fils pour étudier son syndrome. Surprise quand on comprend que Carter est l’auteur de rapts d’enfants, destinés à poursuivre les études de son géniteur.

On suit Jenny, aidée de la police, dans sa recherche de vérité mais aussi dans sa quête pour retrouver Amy, leur fille, alors enlevée par Carter. De Palma joue sur les deux tableaux, entre un thriller haletant qui tente de conserver le plus de cartes en jeu, et une plongée dans l’esprit humain. L’arrestation de Carter, sa discussion avec des psychologues, sont une nouvelle occasion de jouer avec les différentes personnalités, et d’offrir un second terrain de jeu pour John Lithgow qui, ça ne fait aucun doute, a fortement inspiré M.Night Shyamalan pour le personnage de Kevin dans Split et Glass, les deux derniers volets de sa trilogie super-héroïque.

Pourtant, L’esprit de Caïn, plaisant en l’état, demeure assez oubliable. La faute à une filmographie déjà bien trop dense pour son auteur, mais aussi à des thématiques et une narration déjà éprouvées par celui-ci, dans les métrages cités en introduction par exemple. Peur de voir De Palma se répéter et ne plus réussir à trouver de nouvelles idées pour étoffer sa carrière déjà riche ? L’idée est à peine esquissée, tant L’impasse nous fait fermer notre caquet.

Crédits rédaction : Outrages/L’Esprit de Caïn : Thierry de Pinsun
Le Bûcher Des Vanités : Élie Bartin

Outrages, avec Michael J. Fox, Sean Penn, John Leguizamo…1h53
Sorti le 10 janvier 1990

Le Bûcher Des Vanités, avec Tom Hanks, Melanie Griffith, Bruce Willis…2h06
Sorti le 13 mars 1991

L’Esprit De Caïn, avec John Lithgow, Lolita Davidovich, Steven Bauer…1h35
Sorti le 30 septembre 1992

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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