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Jabberwocky : Hasard romanesque

Terry Gilliam est aujourd’hui un cinéaste reconnu et souvent admiré pour avoir permis un déploiement d’imaginaires pluriels, tous plus fous les uns que les autres. Des premières folies de sa troupe les Monty Python (Sacré Graal, La Vie de Brian) à ses réalisations souvent saluées par la critique comme Brazil ou encore L’Armée des 12 singes, on oublie malheureusement trop souvent d’aborder le cas de Jabberwocky, premier long-métrage en solitaire, qui trouve enfin le moyen de « jouer avec des histoires longues, pas juste de quelques secondes. »

Inspiré par le poème du même nom de Lewis Caroll paru en 1871, le film narre la quête amoureuse de jeune Dennis Cooper (interprété par un Michael Palin en forme) alors qu’un horrible dragon du nom de Jabberwocky terrorise le royaume en exterminant tous les pauvres mortels osant se trouver sur son chemin. Pour résoudre ce problème, le roi Bruno décide d’offrir la moitié de son royaume ainsi que la main de sa fille à quiconque sera capable de se débarrasser du monstre, après avoir remporté le tournoi organisé pour l’occasion. Sorti seulement deux ans après le succès critique et commercial du premier long-métrage des Monty Python, le film n’a pourtant pas le même succès lors de sa sortie alors même que son humour est très proche de l’esprit de la troupe – en partie présente dans le métrage : Terry Jones incarnant un braconnier terrifié dans une introduction des plus envoûtantes, qui semble avoir inspiré un certain Sam Raimi dans la conception de son Evil Dead.

Pourtant, Terry Gilliam utilise déjà de nombreux éléments présents dans ses futures œuvres, autant sur le fond que sur la forme. Le côté misérable et obscur du Royaume fait énormément penser à l’ambiance globale de Brazil. Mais ici, les personnages semblent attachés à cette crasse ambiante, qui va de pair avec le concept d’artisanat autant défendu par certains d’entre eux – comme le père de Dennis, fabricant de tonneaux – que par son réalisateur via une narration engagée, Terry Gilliam ayant toujours fait partie de ces grands artisans du cinéma, jusqu’à même son récent L’Homme qui tua Don Quichotte.

Max Wall dans le rôle du roi Bruno Le Contestable, un personnage au charisme sans faille.

S’il y a un personnage qui suit exactement cette logique d’anti-romantisme pour dépeindre cette époque, c’est bien évidemment celui de Griselda (Annette Badland), la fille dont notre héros est amoureux. Elle représente le parfait contraire de ce que l’on peut attendre d’une histoire d’amour dans une fable de ce genre, d’habitude représentée avec la princesse – apparaissant ici un peu plus tard dans le récit. Cette crasse omniprésente n’empêche pourtant pas Gilliam de créer un objet esthétique de tous les instants, en établissant un cadre qui arrive à saisir toutes les nuances de l’univers qu’il déploie. Cet aspect est encore accentué par la vision niaise de Dennis arrivant au château : le film dévoile alors une atmosphère des plus crédibles, permettant un émerveillant total, tout en proposant un ensemble encore très romanesque et fantaisiste par le soin apporté aux décors.

C’est aussi à ce moment que les personnages deviennent davantage des figures que des personnalités établies : le roi, vieux et rabougri prend la forme d’un petit carré tandis que le Chamberlain rappelle, lui, un triangle de par la forme particulière de son chapeau. Ce sont ces figures qui hantent le château et ses environs, et leur pouvoir ne peut nous apparaître uniquement comme illégitime tant leurs situations sont ridicules, ce ressentiment étant encore accentué par toutes les blagues faites sur les noms du personnage interprété par Max Wall. Les aristocrates semblent au contraire s’épanouir de cette situation qui apporte la pauvreté dans le royaume : cela leur permet d’asseoir un peu plus leur pouvoir économique sur le peuple.

Une bande d’illuminés pour symboliser la religion dans ce Moyen-Âge atypique.

Le film est aussi très critique envers la religion. Elle est ici représentée par des sadomasochistes qui se flagellent en public. Mais ce sont toutes les classes de cette société qui sont accompagnées de leur humour noir efficace, comme le personnage de l’estropié s’étant coupé le pied afin de faire la quête plus facilement. Résultat direct de l’époque à laquelle le film est tourné, le sexe a une place importante dans le récit, surtout via le personnage de l’écuyer interprété par le magnifique Harry H. Corbett, seul moyen pour les personnages d’échapper à la tristesse de cet environnement. Même le quiproquo faisant croire à la princesse (Deborah Fallender) que Dennis est son chevalier – s’il est vu est revu (on pense à Fiona dans Shrek) – est tout de même satisfaisant tant la naïveté de cette dernière – bercée de contes de fées depuis son plus jeune âge – devient fascinante à découvrir, d’autant plus qu’elle est accentuée par la présence d’un « imposteur » au sein des nonnes chargées de sa toilette dont personne ne semble s’en être rendu compte.

Il faut attendre le dernier quart d’heure du récit pour que le Jabberwocky se dévoile enfin à nous. L’action se pose ainsi dans une terre désolée, où l’humour n’a plus sa place et où le medieval fantasy chevaleresque l’emporte tout simplement sur l’aspect comique du métrage. Le dragon annoncé est plus beau que dans nos rêves les plus fous : il est horrible, dégueulasse, immonde. De par son design inspiré, il est en même temps terrifiant et terriblement grotesque. L’artisanat prend enfin tout son sens, jamais en numérique cette bête n’aurait été aussi belle.

Le Jabberwocky face au Chevalier Noir

La restauration 4K supervisée par le BFI National Archive et The Film Foundation, financée par la George Lucas Family Foundation et proposée ici sur les éditions DVD et Blu-Ray de Carlotta permet d’apprécier l’œuvre de la plus belle des manières : l’image y est très nette, les contrastes somptueux et le grain ajoute un romanesque encore plus poussé à cette œuvre singulière.

Concernant les suppléments, il est aussi à souligner que cette édition est bien généreuse en bonus, proposant plus d’une heure de contenu, qui plus est de qualité. Tout d’abord, un making-of de 40 minutes « Jabberwocky : Bonne Absurdité » retraçant la conception du film par des entretiens très intéressants avec le cinéaste, le producteur du film (Sandy Lieberson) et les acteurs Michael Palin et Annette Badland. Les différents partis reviennent sur les points principaux du métrage, et permettent de saisir l’ampleur d’un tel projet mais aussi le plaisir de se confronter à une telle adaptation, principalement avec un budget aussi peu conséquent. Un autre entretien, « Naissance d’un monstre« , s’intéresse à la conception du Jabberwocky par la créatrice Valérie Charlton et expose, non sans humour et recul sur son travail, le défi qu’a représenté la réalisation physique du monstre imaginé par Lewis Carroll. Les autres bonus, plus anecdotiques, n’en sont pas moins sympathiques et nous permettent de découvrir, tour à tour : l’ouverture originale du film, l’adaptation à l’écran de certains croquis directement issus des carnets de dessins de Gilliam, ainsi que le poème d’origine récité par Michael Palin et Annette Badland.

Jabberwocky, de Terry Gilliam. Avec Michael Palin, Max Wall, Harry H. Corbett… 1h46.
Film de 1977, sorti en France en DVD et Blu-Ray le 17 février 2021

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