Critiques On rembobine

Deep End ou l’art de faire rimer poésie et malaise

Les années 60, période de libération des mœurs, sont aussi marquées par un nouvel éclatement des frontières cinématographiques. Si les cinéastes expatriés ne sont pas une nouveauté, la montée des régimes totalitaires dans les années 30 a fait s’exiler de nombreux artistes en terres américaines notamment, il y a là une résurgence avec des auteurs d’Europe de l’est qui viennent insuffler leur créativité ailleurs. Parmi ceux-ci, Jerzy Skolimowski, figure de proue du nouveau cinéma polonais aux côtés de Roman Polanski ou Andrzej Wajda, est à ne pas oublier. Deep End, son deuxième film anglais, en est surement le meilleur témoignage.

Il mêle là une poésie littéraire, rappelant la Nouvelle Vague, à une dimension plus crue et brutale, quoiqu’élégante, liée à son temps. Deep End, c’est la manifestation la plus pure des dérives d’une époque, le symbole d’un échec empreint de panache. Skolimowski offre une plongée dans un swinging London décadent, où le sexe a tellement envenimé la société que celle-ci en est malade, en déborde, au point d’en faire un malaise. Michael, ado puceau timide de 15 ans, est projeté dans cet univers morbide aux couleurs éclatantes, et nous sert de guide. Il est confronté à Susan, sa collègue plus âgée pour qui il a rapidement le béguin, qui, tel le lapin dans Alice au pays des merveilles, va l’entraîner malicieusement dans une spirale obsessionnelle et un monde où tout va trop vite et loin pour lui.

Il est là le cœur de Deep End, dans son rapport à la paranoïa, à l’obsession. Noyé dans une tamise orgiaque, Michael s’éprend de Susan éperdument, sans contrôle. Il rêve d’elle, fantasme sur elle, la désire et entend la posséder. Ce premier émoi, aussi mignon puisse-t-il sembler de prime abord, suinte la catastrophe ab initio tant tout ce qui est lié au corps est montré comme source de gêne voire de souffrance. Skolimoswki joue d’un réalisme frontal, avec une caméra extrêmement mobile – trop même –, qui traduit l’agitation de la décennie passée qui a viré à l’excès, tout en parsemant le tout de touches oniriques.

Il jongle entre malsain et légèreté avec une aisance déstabilisante, passant d’une scène où un professeur manifeste bien trop son appétence pour les jeunes filles dans un cours de natation, avec des plans rapprochés sur les corps qui nous mettent mal à l’aise, à une autre de drague outrancière et jubilatoire au cinéma qui offre au protagoniste un baiser qui l’envoie au septième ciel. Londres apparaît comme un territoire schizophrène, autant rongé par la marchandisation des corps et des plaisirs – Susan se prostitue, et l’on voit que ce n’est pas un cas isolé, les lieux de détente sont tous liés – qu’habité par des individus qui croient encore en un amour simple.

L’errance de Michael, qui voit en cette relation comme un espoir au milieu du marasme ambiant, n’est pas sans rappeler celle de David Hemmings dans Blow-up de Michelangelo Antonioni (1966). Les deux jeunes hommes se perdent dans leur obsession respectives au milieu du Grand Brouillard, à la différence près que, là où Michael est innocent face à la luxure, David Hemmings est partie prenante de la débauche environnante. La scène d’attente près du night-club, marquée par les nombreux hot-dogs ingurgités par le protagoniste, fait grandement écho à celles nocturnes de son aîné.

Pour autant, Skolimowski ne marche pas dans les pas du cinéaste italien, mais étire sa capture d’un instant de vie de la capitale britannique. Les couleurs évocatrices apportent une dimension picturale aux scènes, reflets de l’ambivalence régnante ancrée dans la pellicule. Tout est pensé pour nous plonger dans cet entre-deux, à l’image du choix du lieu, la piscine, qui derrière son aspect apaisant cache le théâtre de la relation centrale et malsaine qui se développe. La musique n’est pas en reste non plus tant le mélange des travaux de Yusuf et de Can créent une ambiance unique qui évoquent tour à tour la joie et la folie qui animent Michael.

Deep End s’inscrit comme le témoignage d’une époque où la liberté sexuelle, jadis sublime, a cédé sa place à une putréfaction lubrique morbide. En 1h30, Skolimowski dresse le portrait d’une ville, d’une jeunesse à deux vitesses, entre celle victime des années passées et celle qui s’y confronte. Par sa puissance cinématographique, qui culmine lors du climax d’un lyrisme macabre, il nous met face à une réalité où désabusement et beauté sont synonymes, pour un résultat aussi électrisant que déprimant.

Deep End de Jerzy Skolimowski. Avec John Moulder-Brown, Jane Asher, Diana Dors, … 1h30

Sorti le 15 décembre 1971. (DVD/Blu-ray édités par Carlotta Films)

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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