Critiques Les cycles thématiques Rétrospective Dario Argento

Rétrospective Argento #3 : Les paupières de la pénombre

On a vu que Suspiria et Inferno ont permis à Dario Argento de s’établir une solide réputation. Sauf que la Trilogie des Mères, ainsi amorcée, attendra. Un sacré moment même, puisque le troisième volet, Mother Of Tears : La Troisième Mère ne sort qu’en 2007. Pause dans ses expérimentations fantastiques, pour se rediriger vers le Giallo traditionnel. Avec Ténèbres, il signe une œuvre somme, empruntant tant dans ses propres tentatives que dans les classiques du genre.

Ténèbres (1982)

Nous suivons Peter Neal (Anthony Franciosa), écrivain américain de romans d’horreur à succès, alors en tournée italienne pour la promotion de Tenebrae, son dernier livre. Figure classique de l’expatrié pour un auteur définitivement fan de ce type de personnages, mais qui cette fois-ci prend une saveur autobiographique ; Argento l’utilise pour parler par moments de lui-même et de son rapport à ses œuvres précédentes. Par le biais d’interviews, dont une très intéressante où l’écrivain est taxé de misogynie, il exécute son propre procès, met en avant les jugements qui ont pu être faits à son égard, et y répond. La manière est d’ailleurs assez trouble quant aux intentions, les premiers meurtres étant envers une femme dite « libérée » et un couple de lesbiennes. Une manière de répondre, voire menacer, les féministes l’accusant de misogynie ? L’enquête se déroule autour d’un « copycat », une entité meurtrière qui va commettre ses assassinats à la manière de Tenebrae, allant jusqu’à enfoncer des pages du livre dans les bouches de ses victimes. Par ce procédé, et la rencontre avec Christiano Berti (John Steiner) sur lequel vont se diriger les principaux soupçons, Argento s’inspire de menaces qu’il a lui-même reçues, confronte ses propres fans, et plus généralement les amateurs de fictions morbides, tout en critiquant ce moment où la fascination peut prendre une dimension trop personnelle.

Pour ce qui est de l’enquête, on est sur un thriller à twist, où le jeu de faux-semblant brouille les pistes avec brio. On s’amuse à nous donner des éléments simples à comprendre, qui paraissent absolus, pour mieux nous duper lors des vraies révélations. Et si, à l’instar de Pulsions chez Brian De Palma, le climax final s’avère assez prévisible, c’est avant tout car nous le regardons d’un œil futur, où le cliché a été bien éculé depuis, là où il était canon et novateur dans Ténèbres. On retrouve la musique hypnotique de Goblin, ces notes de claviers qui se répètent en boucle – et gagnent en charme avec les effets kitchs propres aux années 80 –, nous renvoyant immédiatement vers Les Frissons De L’angoisse et ses ambiances. Visuellement, s’il est sur des rails, Argento se fait plaisir quant à la mise en scène de ses meurtres. Au rasoir, on joue sur les effets de miroir des lames, mais également sur la présence de la figure meurtrière, ses arrivées dans le champ ou sa manière de se masquer à la vue de ses victimes, nous faisant penser au traitement de Michael Myers dans l’incroyable Halloween (1978) de John Carpenter.

Ténèbres est un Giallo peut-être moins marquant pour son auteur, dans lequel il reprend une recette qu’il a déjà magnifiée dans Les Frissons De L’angoisse, mais qui conserve une identité particulière, notamment dans le rapport entre le personnage principal et l’auteur. Peter Neal, c’est Dario Argento qui se venge artistiquement des critiques lui étant faites notamment quand, pour lui, sa réponse aux attaques misogynes à son encontre se trouvait déjà dans Suspiria.

Phenomena (1985)

Jennifer Corvino (Jennifer Connelly) est envoyée par son père, acteur reconnu, dans une pension pour jeunes filles en Suisse. Lors d’un épisode de somnambulisme, elle assiste, dans un état semi-éveillé, à un assassinat se déroulant dans la pension. D’étranges meurtres en série sont commis dans l’établissement, et la jeune fille semble le centre d’intérêt, le point de concordance de ces derniers. Un scénario qui en apparence peut faire penser à Suspiria, mais qui intègre vite ses propres codes pour s’éloigner dans un nouveau trip psychédélique, genre où Argento excelle.

Pour parfaire sa quête de vérité, Jennifer est accompagnée de personnages grandiloquents et surprenants. On pense à Inga, une chimpanzée apprivoisée par un scientifique handicapé spécialiste des insectes (Donald Pleasance), avec lesquels Jennifer va avoir une relation particulière. Tantôt guidée par une luciole, tantôt capable d’attirer à elle une nuée de mouches pour mettre à mal celles qui font d’elle la risée de l’école, elle se retrouve sujette à la figure diabolique du Seigneur Des Mouches, l’un des nombreux visages du Malin en personne. Sa quête est, une fois encore, entièrement sensorielle, le somnambulisme jouant sur les effets féeriques hors du temps et de l’espace. Le métrage représente une errance, ponctuée de quelques moments plus « réalistes », où Jennifer se laisse guider par ses instincts et sa relation avec les insectes pour retrouver l’entité assassine.

On a souvent dit pour décrire les films de Dario Argento qu’ils représentent une expérience complète et hors-normes. Une fois n’est pas coutume, c’est la même poignée d’adjectifs qui est choisie mais qui ici prend une tournure plus importante. Phenomena emporte à la vitesse de l’éclair, tant dans ses partis pris scénaristiques qui jouent avec les métaphores constantes, que par la puissance de sa photographie exemplaire. L’ambiance joue évidemment pour beaucoup, et nous surprend avec des ruptures de ton souvent radicales. Difficile de décrire la surprise quand, virevoltant dans l’onirisme des thèmes ambiants, on est pris de court par les guitares de « Flash Of The Blade » d’Iron Maiden et leur heavy metal cavalier. Déroute surprenante, mais réel plaisir d’entendre le morceau, d’être porté dans l’aventure par la voix haut perchée de Bruce Dickinson. On aura plus de réserves quant à l’utilisation d’un titre de Motörhead, mais on ne boude pas la joie d’entendre la Rickenbacker de Lemmy Kilmister porter une séquence du film.

Dédale psychédélique, où l’on est captivé·e tout du long, mais qui nous fait nous interroger quant au double-sens de sa conclusion. La figure du Seigneur Des Mouches pourtant diabolique, et ici personnifiée par Jennifer, nous est toujours représentée comme un symbole de pureté, innocente face à la cruauté découverte, toujours de blanc immaculée et recouverte d’une aura de lumière. Une manière de dire que les diables des hommes ne sont que des chimères créées par leur propre volonté de combattre l’étrange, de ne pas accepter des codes contraires à leurs dogmes en les condamnant par essence à une imagerie néfaste. Le réel diable est l’homme, face à ses propres terreurs et complexes. Mais en choisissant comme antagoniste un enfant déformé, devenu tueur par son incompréhension du monde et par une réaction aux moqueries dont il est sujet, accompagné d’une mère surprotectrice qui accomplit elle aussi des rites meurtriers pour cacher au monde l’existence de son bambin, il envoie un message assez contraire dans son traitement. Si l’on peut comprendre les motivations de la mère, qui a engendré l’enfant suite à un abus sexuel, et qui lui fait dès lors porter tous ses maux pour expier son traumatisme, ne pas offrir une rédemption au même enfant, justifiant alors un simple twist prétexte à une scène d’action où Jennifer est attaquée par un « monstre », biaise le message. La déformation physique devient alors sujette au vice, et ce qui dénote d’une volonté de dire que tout ce que l’on trouve « anormal » n’a pas à l’être sur la base de nos a priori prend ici une tournure qui contredit, sans pour autant annihiler le propos initial. Le contrepoint remarqué ici apporte avant tout un caractère très humain pour le cinéma d’Argento, quand l’homme dénonce les idées reçues mais montre que lui aussi peut céder aux sirènes des peurs primaires. Quoi qu’il en soit, Phenomena, pour l’expérience qu’il apporte, est à ce stade son métrage le plus abouti, d’une personnalité incroyable et qui ne laisse jamais rien de côté tout en proposant un délire pourtant difficile d’accès.

Opera (1987)

Comme pour jouer de dualité et alterner ses deux styles de prédilection, Argento revient vers le Giallo classique avec Opera. Retour vers le milieu de la scène, nous rappelant Quatre Mouches De Velours Gris, dans ce lieu clos où derrière les chansons jouant sur le baroque opératique se cachent de nombreux mystères. Une cantatrice-star blessée, contrainte de prendre un repos anticipé, et une jeune première qui la remplace. À ses côtés, les superstitions et légendes scéniques qui affirment que quiconque joue Lady Macbeth est accompagné de malédiction. Qu’un tueur se mêle à la danse n’est que pure coïncidence…

Comme pour ses précédents Giallo où il abandonne peu à peu la cohérence scénaristique pour se concentrer sur son formalisme, Dario Argento offre un spectacle de tous les instants, malencontreusement terni par une écriture manquant de consistance. L’enquête est à la fois trop appuyée dans son cheminement mais trop évasive dans ses révélations, ramenant ses liens avec des bouts de ficelle qui, s’ils ont été suggérés par quelques scènes oniriques auparavant, n’ont pas été suffisamment accentués pour être marquants lorsque le dévoilement survient. Le jeu d’enquête apparaît alors futile quand tous les doubles-jeux disparaissent, et que l’on a été impliqué dans des recherches et doutes qui sont balayés par une révélation semblant trop extérieure. Dommage tant les éléments pris à part sont passionnants. S’inspirant au plus près du mythe shakespearien, Argento joue sur la dualité des destins, les malédictions familiales qui doivent entraîner les enfants vers la débâcle causée par leurs parents. La malédiction de Betty survient dès que celle-ci embrasse à la ville le destin tragique de la célèbre icône anglaise, comme un rappel que rien n’est le fruit du hasard mais que tout passif finit par rattraper les âmes des concernés. Un constat passionnant, malheureusement peu mis en avant.

Mais quand on dit que c’est au profit de la forme que le réalisateur ternit son intrigue, on ne vous ment pas. Opera joue de ses décors, ses jeux de miroirs incroyables pour constamment mêler le mythe fictionnel et la réalité de Betty. Ses meurtres sont méthodiques, reprenant les formules et symboles déjà exploités – les gants, les inserts sur les différents outils, faisant l’autopsie minutieuse de chaque action – mais gagnant ici une nouvelle tournure graphique, qui se joue d’imagination et d’une mise en scène accentuant la folie visuelle. La manière dont l’assassin force Betty à observer ses exactions nous contraint dans une violence à laquelle nous ne pouvons, non plus, échapper. Par cette image folle, qui représente à elle seule le film, de ces yeux ouverts par la force de ces épingles en travers de l’organe visuel, rendant impossible le clignement sous peine de se déchirer les paupières, plus rien ne peut se fourvoyer à la rétine. Procédé qui rappelle évidemment le lavage de cerveau d’Orange Mécanique (1971), tout en prenant ici une tournure encore plus vicieuse : la victime a la possibilité de fermer l’œil, et ainsi de choisir entre une douleur physique et un trauma psychologique, tous deux irréversibles. Le spectateur devient ce même vicieux, se délectant d’un spectacle gore habilement détaillé, et ne boude pas son plaisir.

Opera atteint ainsi un statut culte dans la filmographie de l’auteur. Avec sa capacité à enchaîner les scènes marquantes, notamment par un cinéaste dans sa zone de confort mais qui ne cesse de renouveler ses tentatives, beaucoup de passages sont un régal pour tout amateur. On pense notamment à la scène de la balle dans le judas, filmée au ralenti dans un artifice impeccable, souvent repris – notamment via le biais du numérique – mais jamais égalé. Fort d’un certain succès, Dario Argento décide d’aller flatter la grande Amérique, d’y faire une tentative d’intrusion pour proposer deux films, dont l’un qu’il co-réalise aux côtés de George Romero.

Ténèbres, avec Daria Nicolodi, John Saxon, Anthony Franciosa… 1h41

Phenomena, avec Jennifer Connelly, Daria Nicolodi, Fiore Argento… 1h56

Opera, avec Daria Nicolodi, Cristina Marsillach, Ian Charleson… 1h47

Complément de lecture : Dans sa vidéo Ténèbres, Le Meurtrier Caché Au Fond De L’Àme, Artopolis parle non seulement du contexte filmique ayant poussé les influences d’Argento vers le film, mais propose également une analyse poussée de son rapport au meurtre, au fanatisme. Une vidéo passionnante, que vous pouvez retrouver ici.

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

0 comments on “Rétrospective Argento #3 : Les paupières de la pénombre

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :