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Rétrospective Dario Argento #4 : La gamine qui donne un coup de vieux

Nouvelle décennie pour Argento, qui tente le renouvellement de production en allant essayer son style aux États-Unis, mais aussi dans les genres, avec un éloignement prononcé du Giallo malgré des récurrences incontournables. Un triptyque de film qui propose encore de nombreuses idées, mais commence à témoigner des limites de l’auteur.

Deux yeux maléfiques (1990)

Avant de partir outre-Atlantique, il collabore derrière la caméra avec un autre grand nom du cinéma de genre, l’illustre George A. Romero. Coréalisation tronquée, puisqu’il s’agit en réalité d’un film en deux parties, où les deux réalisateurs proposent chacun un segment d’environ une heure adaptant deux nouvelles de l’immense Edgar Allan Poe. Deux segments qui, au-delà de l’idée sympathique qui les relie, sont dans un entre-deux assez bâtard : entre l’épisode des Contes de la crypte, que l’on aurait aimé plus concis et efficace, et le long métrage biaisé, que l’on aimerait voir plus développé.

Romero entame le diptyque avec La Vérité Sur Le Cas De Monsieur Valdemar, qui  joue la carte de l’épouvante sous fond d’apparition fantomatique. Un couple de conspirateurs manipule par l’hypnose un mari âgé pour obtenir un portefeuille d’actions, mais le vieil homme décède avant qu’ils ne puissent accomplir les derniers actes de leur manigance. Le corps est caché dans le congélateur mais, sous le joug de l’état hypnotique dans lequel il était lors de son décès, continue à communiquer avec les vivants, les mettant dans une attitude de paranoïa constante. On est à mi-chemin entre l’histoire de revenants et le polar noir. Le démon frappeur moque les artisans de sa déroute, eux qui n’ont pas réussi à aller au bout de leur délire et sont maintenant bloqués avec un funeste destin. Comédie noire, qui joue de l’absurdité de la situation, mais qui, on l’a mentionné, ne propose pas assez d’éléments pertinents pour s’étaler sur toute une heure, là où le temps semble long malgré certaines idées toujours plaisantes.

Deuxième partie de métrage avec le segment Le Chat Noir, cette fois-ci de Dario Argento, qui traite également de l’obsession et la paranoïa mais sous une autre forme. Nous suivons Rod Usher (Harvey Keitel), photographe, qui se retrouve mêlé à une joute d’ego face à un chat récalcitrant. L’animal le perturbe, sa présence le harcèle, si bien qu’après s’être contenu, Rod finit par passer à l’acte ; on pense immédiatement à l’absurde du Baquet De Sang de Roger Corman (1959). S’en suit un jeu entre Rod et son épouse, qui se demandent où est passé le félin, celle-ci voyant son mari tomber dans une violence qui, si elle était déjà bien présente, commence à prendre une tournure néfaste. La persuasion que son conjoint a commis l’irréparable s’empare d’elle, et peu à peu les éléments ne la trompent pas. Rod, quant à lui, lutte contre ses pulsions et sa volonté de dissimuler son acte honteux. Contrairement à La Vérité Sur Le Cas De Monsieur Valdemar, Le Chat Noir ne dispose pas d’assez de temps pour développer ses personnages. Argento se limite à une mise en scène plus sobre qu’à l’accoutumée et tout va très vite, ne prend pas le temps de poser une ambiance, si bien que les éléments les plus intéressants finissent par être noyés dans ce trop-plein.

Le duo anthologique offre donc à Dario Argento une place de choix aux États-Unis, qui peut désormais proposer le métrage qu’il souhaite, mais enferme ses deux réalisateurs dans une routine d’horreur loin d’égaler leurs plus hauts méfaits. L’impression de voir des films de fin d’étude, mal achevés, à la mise en scène plate et passe-partout qui rejoint difficilement leurs obsessions respectives. Dommage tant la réunion de ces grands fait saliver.

Trauma (1993)

Premier et unique long métrage en contrées américaines, Trauma marque aussi le début de la collaboration père-fille à l’écran, la jeune Asia Argento se mêlant désormais aux frasques de son paternel. Elle y joue Aura, jeune fille atteinte de sérieux troubles et enfermée d’un asile dont elle s’échappe avec l’aide de David, avec lequel elle vit son aventure. Après le meurtre de ses parents, les deux nouveaux acolytes se lancent dans une enquête visant à retrouver ce mystérieux tueur, également à leurs trousses.

Sous le soleil, rien de nouveau. Tout en lui conférant un caractère original par son cheminement, qui tente régulièrement la surprise, la trame de Trauma reste dans la zone de confort de son auteur, au point que ce dernier est bien trop à l’aise avec ses éléments pour tenter de les renouveler. On pourrait se dire, comme dans le cas d’Opera, que tout réside dans un nouvel exercice de mise en scène vertigineuse, l’écrin des États-Unis emprisonne le film dans un entre-deux dont il est difficile d’obtenir une satisfaction totale. La folie notoire d’Argento se retrouve dans un espace clos où les libertés se voient restreintes, le forçant à l’académisme pour mener à bien son enquête. Pourtant, l’ami Dario parvient à tirer son épingle de l’exercice, notamment grâce à une narration efficace et concise qui flirte avec le polar à l’américaine, tout en jouant d’une mise en scène plus classique, contemplative.

Cette volonté de s’ancrer dans le moule hollywoodien comporte un bât, celui du scénario, qui force chaque rebondissement à retourner vers le Giallo. Un Giallo malheureusement masqué, en témoignent des scènes de meurtres où rien n’est montré, mais où la suggestion n’est pas suffisante pour que la séquence fonctionne ; ce qui dans un polar académique enfonce ces dites séquences dans un absurde malvenu. Quiconque connaît la filmographie de l’auteur en ressort frustré, sentant ces moments jouissifs arriver sans finalement en entrevoir l’extrémité. Pour ceux découvrant son travail par Trauma, c’est un sentiment étrange de voir sortir de nulle part des séquences étranges et dissonantes du reste de l’œuvre, comme des reflets de la patte désespérée d’Argento qui tente d’accentuer les penchants de sa personnalité dès qu’il le peut. Sensation contradictoire, pour un film qui ne manque pas de maîtrise, mais semble vouloir flirter avec des horizons qui ne lui sont pas diégétiques.

Mais pour sa facilité à gérer son jeu d’enquête, s’incluant parfaitement dans l’idée du polar à l’américaine, Trauma sort avec les honneurs. On savoure la dualité entre Asia Argento et Christopher Rydell, qui tiennent parfaitement l’intrigue, et l’envie de Dario Argento de jouer avec des acteurs reconnus du cinéma de genre. Aussi, même si on ne les voit que peu, retrouver Piper Laurie ou encore Brad Dourif est un plaisir non négligeable, tant les deux comédiens sont à l’aise et offrent à leurs apparitions des moments inoubliables. Une expérience cependant unique, puisqu’Argento reprend immédiatement la route de l’Italie pour la suite de sa carrière.

Le Syndrome De Stendhal (1996)

Ledit syndrome dont le film emprunte son titre est d’une particularité fascinante : face à une surexposition aux œuvres d’art, un malaise, survenu par une accélération cardiaque et des troubles respiratoires, peut s’amorcer, provoquant également des phases amnésiques. Pour un cinéaste aux lubies telles, le sujet est intéressant à bien des égards tant il peut l’utiliser pour malmener ses personnages, et fantasmer une fusion solennelle entre le corps et l’art. C’est d’ailleurs ce qu’il effectue dans sa mise en scène, mettant régulièrement l’accent sur l’envolée littérale au travers de peintures, une immiscée fantasmée dans les univers artistiques qui nous entourent. On pardonne les quelques effets numériques malvenus – voir une pilule numérique qui tombe dans le gosier d’Asia, on s’en serait parfaitement passé – pour admirer ses séquences oniriques, malheureusement un peu trop timides.

Et là où l’on sent les questionnements d’un auteur qui, après avoir aidé à populariser un genre et en avoir exploré ses facettes, cherche à se renouveler et à trouver de nouvelles obsessions, les trouvailles intéressantes de ce Syndrome De Stendhal ne suffisent pas à effacer un certain ressentiment quant aux problématiques rencontrées lors du visionnage. Anna, cette jeune inspectrice qui après avoir été victime du fameux Syndrome oublie jusqu’à son enquête, se retrouve aux prises avec un violeur et assassin multirécidiviste qui fait d’elle une de ses victimes, sans jamais aller jusqu’au meurtre la concernant. En accord avec son précédent métrage, Argento aborde la thématique du traumatisme, poussant la jeune fille à combattre tant le tortionnaire réel que ses démons intérieurs. Dans sa deuxième partie, le transfert spirituel s’opère et la victime devient bourreau, joue d’un certain malaise sur son spectateur qui pourrait être apprécié s’il n’y avait un entre-deux créant un embarras bien plus prononcé, mais bien moins légitime.

Avant une ultime confrontation avec son bourreau qui amorce la dernière partie, Anna opère le chemin de son trauma, sa descente aux enfers psychologique où elle mêle cette expérience néfaste à une intégration cathartique, dans l’espoir d’en réduire son impact, et donc d’y survivre. S’en suivent de nombreuses séquences où le caractère psychopathe qu’elle s’est forgé resurgit, et avec lui le fantasme de son viol, qu’elle exprime par divers moyens. Un chemin qui pourrait apparaître logique par son trauma, si la mise en scène n’adoptait pas une démarche voyeuriste, insistant sur des détails et magnifiant la prestation d’Asia Argento qui devient gênante. Nul doute qu’il y a là une volonté de l’auteur dans sa tentative de créer le malaise, mais le manque de subtilité (propre à Argento, admettons) confère à certaines séquences une ambiguïté malvenue, pour une gêne qui aurait pu trouver d’autres voies. Une sur-sexualisation qui rappelle malheureusement les nombreuses faiblesses d’écriture des personnages féminins, déjà dénoncées ici, et qui rappelle qu’une certaine misogynie est toujours vivace.

Si l’on salue en conséquence l’idée derrière Le Syndrome De Stendhal, ainsi qu’une volonté de création toujours aussi prononcée, on sent Dario Argento se perdre dans ses délires, ne comprenant plus ses propres limites. Une carrière qui commence à sérieusement décliner, comme en témoigne son métrage suivant.

Deux Yeux Maléfiques, Segment Le Chat Noir. Avec Adrienne Barbeau, Harvey Keitel, Madeleine Potter… 2h

Trauma, avec Asia Argento, Piper Laurie, Christopher Rydell… 1h46

Le Syndrome De Stendhal, avec Asia Argento, Thomas Kretschmann, Marco Leonardi… 2h

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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