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Rétrospective Dario Argento #5 : Le retour de la menace de l’Italodance

Vous l’avez bien vu, on commence à sentir quelques limites dans le cinéma de Dario Argento. Faiblesses d’écritures, idées visuelles qui commencent à manquer à l’appel ou font l’objet d’une exécution fade, les films de l’Italien perdent de leur saveur. Ajoutons à cela la crise financière autour du cinéma italien, qui réduit considérablement les budgets et poussent les producteur·ice·s à ne plus accorder leur confiance à des auteur·ice·s de niche. Des conditions certes handicapantes, mais qui ne sont pas le seul facteur justifiant de la qualité des œuvres dont nous parlons ci-dessous. On prétendait que la décennie 90 avait été l’entame d’une légère descente aux enfers, mais ce n’est rien comparé au trou désormais béant dans lequel Argento saute à pieds joints.

Le Fantôme De L’opéra (1998)

On imagine bien le roman de Gaston Leroux être l’une des plus grandes obsessions de Dario Argento. Tant dans ses imageries macabres qu’il a maintes fois utilisées que dans des reprises immédiates des univers de l’écrivain – Opera n’a pas besoin de son titre pour en être un référent direct –, tout laisse à penser qu’aborder une adaptation de l’œuvre phare d’un de ses maîtres demande au réalisateur la plus grande des minuties. Désillusion absolue quand quelques minutes suffisent pour comprendre que l’on s’est bien fourvoyé face à nos potentielles attentes.

Budget encore raisonnable si on se fie à la crise du cinéma italien citée plus haut, cinéaste qui a fait ses preuves par le passé et qui est familier de l’univers, un conte baroque qui peut facilement se retranscrire en Giallo, nombreux sont les vecteurs d’incompréhension qui nous rendent confus face à l’épreuve du visionnage de ce Fantôme de L’Opéra. Et la déroute est immense : personnages complètement loufoques, que même Terry Gilliam n’oserait mettre en scène, une photographie ignoble, ne mettant jamais en valeur ce qui semble pourtant être un décor fourmillant de détails et des dialogues frôlant constamment le ridicule. Rien ne fonctionne, que ce soit dans l’exécution des idées, ou dans leur base même, à commencer par la figure du Fantôme censée représenter le cœur du récit.

Le choix de retirer le physique repoussant pour jouer sur l’inadaptation sociale, faire du monstre craint de tous un bellâtre simplement inadapté par son éducation, est une relecture intéressante qui peut jouer sur diverses visions de la société régissant l’univers du Théâtre, mais il n’est ici qu’un léger prétexte pour amener le personnage à commettre des exactions. Et quand les interactions de ses poursuivant·e·s sont justement de le traiter comme un caractère physiquement monstrueux, l’incompréhension règne. Il y a d’ailleurs cette affiliation aux rats. On nous montre la parenté et l’attachement à ces créatures des bas-fonds l’ayant recueilli et élevé comme un des leurs – le plan où les rongeurs récupèrent le landau est à mourir de rire –, une fois encore un prétexte à dire qu’il est « différent ». Pire encore, elle donne l’occasion à la mise en scène de nous offrir des plans patauds constitués de ces rats observateurs, parfois acteurs de l’action, plans excessivement moches où les poupées animales nous sortent immédiatement de notre volonté d’attention.

Et là où l’on commençait à se poser des questions quant au traitement du personnage féminin dans Le Syndrome De Stendhal, celui de Christine Daaé ici – toujours interprété par sa fille Asia – relève de la blague et contient son lot de messages dangereux. Elle n’est qu’une cantatrice dont la personnalité ne se résume qu’à exister par le biais d’un des deux rivaux, sans volonté propre. Tiraillement que l’on peut évidemment retrouver dans le roman, qui est palpable sans retirer une véritable dualité dans le cœur de la protagoniste, mais qui ici nous la montre telle une goule passant de bras en bras selon qui criera le plus fort. Et que penser de ce moment où, juste après avoir hurlé le refus de se faire séquestrer par le Fantôme, nous voyons Christine s’ébattre avec lui – rappelons que le refus vient d’être énoncé, et que nous assistons donc à un viol –, et y prendre du plaisir ?

Si Le Fantôme de L’opéra bottait en touche uniquement par sa forme, on y verrait le nanar ultime, un composé mal branlé où tout s’accorde dans une certaine forme de médiocrité indigne du réalisateur tant celui-ci s’est montré virtuose par le passé. Pourtant, en y ajoutant cette écriture qui lui a souvent fait défaut, ici encore plus dérangeante, il devient un film problématique, dont certains automatismes font mal. Heureusement pour nous, il est vite oublié et aujourd’hui encore conspué par les amateurs.

Le Sang Des Innocents (2001)

Après deux tentatives difficilement fructueuses, Argento décide de ne plus s’encombrer de fantaisies superflues, et opère un retour aux sources dans son apparat le plus simple. Un thriller flirtant avec le Giallo, où l’enquête prédomine, où les meurtres sont le clou de la mise en scène, et où le casting s’offre le luxe de débaucher l’immense Max Von Sydow. Surprise de taille encore, qui encourage les euphémismes lors du générique, le retour de Goblin à la bande originale. Des arguments pour un auteur qui a bien besoin de revenir à ses propres bases pour assurer de sa maîtrise. Pourtant, Le Sang Des Innocents se révèle être un polar quelconque, gênant de maladresses, et bien en deçà des espérances.

Pourtant, malgré une introduction où la mise en scène semble à la ramasse, un certain charme opère. Un meurtre où l’on retrouve nombre de gimmicks, un insert sur des doigts coupés laissant penser qu’Argento va prendre soin d’édulcorer visuellement chacune des exactions auxquelles nous assistons opérer un certain retour en arrière pour nous offrir un Giallo bête et méchant, mais doté d’une certaine efficacité. Les espoirs se fondent, d’autant que la trame peut jouer sur beaucoup d’aspects. L’histoire se déroule vingt ans après une série de meurtres où l’assassin présumé, un homme atteint de nanisme, est retrouvé mort, clôturant alors l’enquête. Lorsque les meurtres reprennent, ce sont non seulement les traumatismes des protagonistes ayant dû vivre avec le poids de la perte de leurs proches qui resurgissent, mais aussi la reprise de service d’un policier âgé, dont la mémoire commence sérieusement à flancher. Une seconde plongée en enfer pour chacun·e d’elleux, l’un devant lutter avec ses souvenirs, les autres avec leurs appréhensions. Occasion de jouer sur les faux-semblants et les manipulations, qui passe bien vite à la trappe.

On pourrait d’ailleurs, à mesure que les éléments se dévoilent, imaginer comment le récit aurait pu nous les mettre en avant avec plus de panache. Le jeu sur la mémoire et la confusion des souvenirs, la manière dont l’assassin a réussi à se fourvoyer, sa nature elle-même malsaine, il y a beaucoup de points sur le papier qui fonctionnent. C’est là que l’exécution chaotique intervient. Si l’on retrouve des éléments plaisants dès le premier meurtre, il ne faut pas s’attendre à beaucoup par la suite, tant tout prend l’aspect d’un polar lambda sans grande inventivité, s’apparentant à un premier long d’un·e étudiant·e maladroit·e qui tenterait de repomper le cinéma d’Argento sans parvenir à en esquisser les contours ; voire à le parodier, et pas de la meilleure des manières. Des choix scénaristiques étranges, des volontés humoristiques au goût douteux – que penser de la musique à but humoristique quand un homme de petite taille sort de l’ascenseur ? –, et un manque total d’implication des comédien·ne·s font que l’on reste totalement extérieur·e au métrage, qui ne parvient jamais à nous emporter, y compris si l’on accepte sa légèreté ou si l’on décide d’en rire. Triste de se dire que pour une collaboration avec l’immense Max Von Sydow, vectrice de nombreuses promesses, le comédien n’en a strictement rien à foutre. Cela dit, on le comprend parfaitement.

Annoncé comme un retour en force, Le Sang Des Innocents enfonce un peu plus la carrière de Dario Argento dans les méandres d’un cinéma d’auteur autrefois si percutant. D’un ennui colossal, qui s’apprécie si l’on est un fan inconditionnel du bonhomme et qu’on lui pardonne toute bassesse, mais qui ne laisse que peu d’espoir quant à ses prochains essais.

Card Player (2004)

Alors que faire, nous direz-vous ? Comme beaucoup d’auteur·ice·s encaissant mal les années 2000, se trouvant perdu·e·s dans des techniques de cinéma qui ne sont plus les leurs, l’envie de se moderniser fait surface. On demande à papy Claudio Simmonetti de la jouer Eurodance, on tente la photographie bien lisse qui s’apparente aux séries canons de l’époque – on se croirait dans un infect épisode des « Experts » – et on essaie de s’intéresser à l’internet par le biais des jeux en ligne. Card Player prend tous ces aspects, mais démontre surtout que Dario Argento n’y comprend rien, et est totalement perdu face à ce qu’il propose.

Le pitch est simple : un mystérieux malfrat propose un jeu à la police, consistant en une partie de poker en ligne. Le tapis de jeu est accompagné d’une fenêtre donnant sur une vidéo prise en direct, où l’on voit une jeune femme attachée. Si la police refuse de jouer, la victime sera assassinée, et à chaque manche ratée par ces derniers, elle se verra mutilée. On s’arrache premièrement les cheveux devant celui que l’on peut nommer Commissaire Connard, qui refuse de jouer sous prétexte qu’il n’y comprend rien au poker, quitte à sacrifier la première victime, et hésite quand-même lorsque le deuxième jeu se profile. Mais rapidement, l’inspectrice Anna Mari recentre l’intérêt sur elle, et se lance dans ces parties démoniaques. Perdue, elle s’accompagne d’un joueur expérimenté censé maîtriser le game, mais découvre également une ancienne addiction de son paternel pour le jeu en question, lui permettant d’en apprendre les astuces – le livre magique qui apparaît de nulle part, pour faire avancer le scénario – pour affronter le tueur.

Centrer une partie d’un métrage sur un jeu de cartes n’est pas un exercice facile. Lorsque Martin Campbell nous fascine dans son Casino Royale, c’est par sa mise-en-scène astucieuse, le jeu de regards qui dévoilent tous les enjeux, le sentiment de violence constante chaque fois qu’une carte s’abat devant le croupier médusé. En ligne, c’est une autre affaire, surtout lorsqu’il s’agit d’un poker aussi simple qu’une partie de Bataille. Exit le Texas Hold’em, une manche en plusieurs échanges avec une partie centrale permettant d’affiner sa stratégie, où un jeu sur la longueur offrant la possibilité de compter les cartes, d’anticiper ce qui va être joué pour pouvoir s’élever contre son adversaire. Non, ici, il s’agit d’un simple jeu de hasard. On choisit des cartes à retirer, on en reçoit d’autres, le jeu est terminé. Pourtant Argento s’évertue à faire croire à un public qu’il pense idiot que tout cela est bien plus complexe : le besoin d’un expert pour expliquer à l’unité policière comment on clique sur un écran, le training montage où Anna Mari lit son livre de règles avec passion.

Les séquences pathétiques de poker ne sont évidemment qu’une pointe d’iceberg, tant le métrage s’évertue à tomber constamment dans le ridicule. Le cliché du flic torturé et alcoolique – Irlandais, vous comprenez – campé par un Liam Cunningham tout aussi perdu agace, idem pour des personnages censés avoir un certain niveau de formation mais préférant prendre les décisions les plus ridicules possibles. Bref, tout s’enchaîne. Si l’on parvient à passer un moment agréable tant Card Player est constamment risible, c’est sans un réalisateur qui pourrait utiliser ce ton kitsch et ces artifices pathétiques pour nous mettre quelques diatribes visuelles sous les yeux. Il n’en est rien. Card Player est laid, tous les instants qui font le cinéma d’Argento (il s’agit quand même de mutilations et de meurtres !) sont préférés hors-champ, il n’y a rien à se mettre sous la molaire. On retient un médecin légiste qui semble se foutre de la gueule de ses cadavres qu’il expose avec plaisir, avant de leur chanter des petits airs d’opéra quand il les rentre au frigo. Soit deux minutes qui font réellement sourire, où tout à coup l’humour est volontaire et fonctionne. On manque de s’étouffer lors d’un autre passage musical, où l’antagoniste semble fier de nous faire savourer de nouveau cette techno du pauvre, mais on sent qu’ici, le ton est bien plus sérieux.

Moment à passer entre âmes enivrées avec envie de moquerie – une certaine idée du voyeurisme –, Card Player démontre bien que Dario Argento n’a plus rien sous le caisson, et s’en fout probablement. Le manque d’intérêt des productions pour ses idées l’enferme dans un cynisme qu’il dévoile par une caméra désintéressée du sujet qu’elle aborde. Il filme en regardant ailleurs, peu importe le rendu. Mais quand l’annonce d’un retour à la trilogie des Mères se fait entendre, l’écho à ses films cultes Suspiria et Inferno résonne, et étrangement, même si cela fait quelques métrages que l’on a conscience qu’il ne faut plus rien attendre, les curiosités s’éveillent, prêtes à accueillir le calice en se disant que pour un tel sujet, l’ami Dario va forcément s’appliquer. Qu’est-ce qu’on est naïf.

Le Fantôme De L’Opéra, avec Asia Argento, Julian Sands, Andrea Di Stefano… 1h46

Le Sang Des Innocents, avec Max Von Sydow, Chiara Caselli, Stefano Dionisi… 1h53

Card Player, avec Mia Benedetta, Liam Cunningham, Carlo Giuseppe Gabardini… 1h43

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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