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Rétrospective Dario Argento #6 : Voyage au bout des fonds de tiroir

Vous l’avez vu précédemment, il n’est plus de bon ton d’attendre grand chose de Dario Argento. Deuxième fois que l’on répète cette formulation, cette fois-ci avec un peu plus de tristesse tant le réalisateur s’évertue à continuer de creuser son sépulcre. On parvient quelque fois à en rire – et c’est encore pire à constater – et on regarde les propositions s’enfoncer plus encore dans le mauvais goût. Avec indifférence, souvent, mais aussi avec quelques appréhensions, quand certaines choses auraient pu être laissées comme tel. La Duologie des Mères, par exemple, méritait-elle que le réalisateur y appose un troisième chapitre ?

Mother Of Tears : La Troisième Mère (2007)

Première constatation assez déroutante, l’absence de Daria Nicolodi au scénario. Celle qui fait pourtant une apparition dans le film ne prend pas part à l’écriture – elle a de son côté déjà clôturé cette histoire avec Il Gatto Nero, passé malheureusement inaperçu –, ce qui peut justifier d’un éloignement concret de Suspiria et Inferno. Comme cela nous était indiqué dans Inferno, la Mater Lacrimarum prend cette fois possession de la ville de Rome dans son entièreté. Une idée logique, cette troisième Mère étant considérée comme la plus puissante et dotée d’une capacité de possession bien supérieure à ses consœurs décédées, mais qui ne peut être évoquée visuellement tant le film manque considérablement de moyens. Là où un nouveau huis-clos aurait pu bénéficier, tout en profitant de son économie, d’un soin apporté à la Demeure, figure importe des précédents volets tout autant animée de vie que les antagonistes, Dario Argento s’acharne à vouloir montrer une grandiloquence à grande échelle, chose qu’il ne peut tout simplement pas faire. Nous avons droit à des inserts restreints pour cacher la misère quant à la folie qui s’empare de la cité romaine, ainsi qu’à une enquête, démystifiant encore plus la légende pour s’ancrer dans un sous-Giallo pataud, qui se suit avec peine.

On suit donc Sarah Mandy, une étudiante en archéologie responsable de la libération de la Mater, qui effectue ses recherches pour trouver un moyen de défaire le maléfice. Quelques coups du hasard plus tard, on retrouve les bibliothèques, les ouvrages qui nous refont un topo complet du lore des trois Mères, et des ressorts scénaristiques qui créent des liens inutiles entre les personnages – notamment celui de Sarah, qui se retrouve affiliée d’une parenté avec une nécromancienne que nous avons suivie lors des précédents films, histoire d’accomplir la boucle. Le manque d’implication d’Asia Argento, qui souffre d’un personnage manquant cruellement de définition, rend le périple de Sarah pénible, et se voit régulièrement agrémenté de coups du sort providentiels destinés à faire avancer un scénario qui ne captive jamais. Des personnages qui apparaissent de nulle part pour lui donner des indications, des pouvoirs magiques sous forme de « deus ex machina » lui permettant de se sortir de situations dangereuses (le coup de l’invisibilité en se concentrant qui débarque de nulle part, grand moment d’acting), une caméra constamment hasardeuse qui ne sait pas où se placer, le florilège que nous avons déjà entrevu et pointé du doigt gagne encore de nouveaux jalons.

On parlait du manque de soin apporté à la direction artistique, il est à mettre en parallèle avec les départements costumes et maquillages. Couleurs non-évocatrices, que ce soit par les décors constamment ternes où rien ne transparaît ou les tenues – y compris celle de la Mater, censée renfermer l’essence de son pouvoir, ici muée en une simple tunique rougeâtre qui se dénote à peine du reste –, il y a peu de choses pour flatter l’œil, et bien trop de tentatives sur le papier qui auraient pu être évitées pour ne pas tomber dans le pathos. L’envie d’apprécier le Coven de jeunes sorcières ne manque pas, celles-ci étant maquillées comme des copines rentrant du dernier comic-con encore affublées de leur cosplay bon marché, ni la volonté de savourer certains meurtres, avec par exemple la capacité des nécromanciennes de figer leur proie qui pourrait avoir de la gueule avec un montage plus pertinent. Le résultat est un ensemble de sentiments gâchés. Mother Of Tears est honteux dans la filmographie de son auteur, et se retrouve dans une position pire encore lorsque l’on est contraint de l’intégrer, bien malgré nous, dans la continuité de Suspiria et Inferno. Là où il pourrait être un film oubliable de la carrière de son auteur, qui a déjà bien amorcé son enchaînement de navets en tous genres et ne semble pas prêt de s’arrêter, il passe son temps à hurler sa place dans la continuité des deux chefs-d’œuvre cités précédemment, à se revendiquer canon dans une trilogie qui en devient bâtarde, faute d’avoir voulu la boucler à tout prix.

Giallo (2009)

Cette naïveté, déjà évoquée à l’idée de voir une belle conclusion à la trilogie des Mères, on en fait preuve une nouvelle fois lorsque l’annonce de Giallo survient. Comme quand Le Sang des Innocents aveuglait l’auditoire avec ce semblant de retour aux sources finalement bien raté, le titre charme, se veut hautement évocateur, nous fait rêver aux œuvres passées, à Mario Bava, à un genre qu’Argento a magnifié maintes et maintes fois. On aurait dû prendre italien en LV3. Car le terme que l’on pense être la catégorie de film qui a révélé l’auteur est aussi tout simplement la traduction du mot « Jaune ». Ça tombe bien, l’antagoniste de Giallo est un vilain pas beau qui veut se venger de celleux qui se sont moqué·e·s de lui car il a la jaunisse. Si, si. Les souvenirs de certains reproches que nous avions proférés envers Phenomena se voient ici décuplés, tant le personnage ne bénéficie d’aucune écriture.

Sauf que contrairement à une beauferie sans nom telle que Card Player, on rigole difficilement devant Giallo, au-delà des passages mettant en scène le tueur. Visiblement la jaunisse et l’idiotie sont lié·e·s, en témoignent ses lignes de dialogues consistant en des termes génériques, alors que les rares flash-backs pour justifier de la maltraitance à l’école nous montrent que, justement, parcours scolaire il y a eu. Pour mener l’enquête, un duo classique du cinéma de l’auteur, entre le flic expatrié désabusé et une proche de la victime qui s’incruste dans ses investigations. À ce jeu-là, le duo ne fonctionne jamais, entre une Emmanuelle Seigner qui, comme à son habitude, ne parvient jamais à être juste et un Adrian Brody qui semble hurler à chaque plan une supplication pour que le cauchemar s’arrête. On pense notamment à une scène de restaurant, durant laquelle le policier est supposé dévoiler les motivations – écrites comme le mauvais préquel d’un Slasher – qui ont poussées à sa vocation, et où Brody ne croit en rien à son discours, et accompagne chaque fin de phrase d’une moue désespérée.

Surtout, pour une proposition qui dépasse à peine l’heure et demie, tout semble interminable, et on s’ennuie ferme. Le ridicule n’est jamais assez prononcé, les scènes mal foutues sont légion mais pas dans un sens où l’on peut y apporter un regard humoristique. Giallo est plat, ennuyeux, et semble délesté de toute patte de son réalisateur, qui avait le mérite d’au moins tenter des choses sur les métrages précédents – à pas mal d’exceptions près, soyons clair·e·s –. On préfère largement se sentir gêné·e par des propos d’un autre temps, des personnages mal écrits ou des tentatives qui ne fonctionnent pas, le tout suscitant, quels qu’ils soient, des sentiments. Giallo n’a aucun sel, se contente de montrer des images faisant vaguement penser à une dimension polar, mais laisse le·la spectateur·ice de côté, ne lui proposant aucune expérience, ni réussie, ni ratée. Encéphalogramme plat.

Dracula 3D (2012)

Pour son dernier métrage en date, Argento s’attaque à une figure symbolique, une icône des entités horrifiques : le comte Dracula. Un incontournable de la littérature mais également du cinéma, tant de nombreuses déclinaisons ont pu voir le jour dans l’histoire du grand écran. Voir Dario Argento s’atteler à une nouvelle adaptation de la célèbre lubie de Bram Stoker aurait tout d’un fantasme pour le fan absolu si cette dernière avait été annoncée vingt ans plus tôt, quand toute promesse émise par le réalisateur était synonyme de rêve incarné. Mais nous avons les fins de carrière que nous méritons, et au vu des derniers efforts de l’Italien, autant baisser ses attentes a minima. Bon choix, tant Dracula 3D représente le nanar absolu, un moment de cinéma intense où aucune tentative de mise en scène ne peut être prise au sérieux.

Biella

Étrange d’ailleurs de réaliser qu’une œuvre aussi fauchée en tous points ait pu être conçue pour la 3D. Au milieu de l’économie de moyens qui frôle le ridicule – on pense à la séquence de la gare, où les trains sont dessinés, vulgairement, sur du placo –, des effets plus cheap encore, destinés à renforcer les textures des éléments censés nous sauter à la gueule, font surface. Que ce soient les nombreux jumpscares pensés pour nous coller aux rétines, les animaux, les monstres aux contours renforcés, le cadre n’est jamais pensé pour appartenir à une dimension cinématographique, mais bien pour être une attraction à sensations. Et que dire de cette pauvre actrice castée pour la taille de sa poitrine, l’atour féminin destiné à créer l’effet d’optique escompté avec un mauvais goût certain ? Quand on voit que le personnage campé par Asia Argento se voit affublé d’une scène de sexe bien graphique avec le Comte, et qu’elle ne sert aucunement la narration ni les personnages, on se doute que papy Dario se fait plaisir avec gratuité – pour changer –.

On se dit qu’on peut faire fi de la forme, accepter de voir un film formellement daté comme on peut en voir tous les jours, et se concentrer sur son fond, sa mise en scène et sa manière d’aborder le mythe. Ici encore, tout botte en touche. Dracula 3D est une immondice, un crachat à la gueule de la légende, où jamais rien ne sublime le conte transylvanien, mais s’évertue plutôt à le rendre ridicule en chaque instant. Évidemment, les effets y contribuent, notamment tout ce qui tourne autour de l’horrifique, qui prête plus à rire qu’à la frayeur. Si cela ne suffisait pas de voir des plans sur des loups courant en forêt, qu’Argento filme de loin pour ne pas gâcher la pauvreté de ses décors, nous subissons diverses transformations, dont celle en une sauterelle géante vert fluo qui marque les esprits, et pas pour le meilleur. L’intérêt pour la transformation en divers animaux – plutôt que celui pour l’immense trame romantique désespérée que suggère l’histoire – est tel que nous avons plus l’impression d’assister à un épisode de Manimal qu’à une retranscription de Dracula. Quel va être le prochain Pokémon dont il va prendre forme ? Vous le saurez au prochain plan.

Pourtant, Dracula 3D est un plaisir de chaque instant. À l’instar de Card Player, son ridicule n’a que peu d’éga·les·ux, et tout est tellement forcé que sa capacité à flancher dans le comique n’est pas que l’atout de quelques moments rares. On se marre, éructe d’une joie sincère, qui nous interroge sur les volontés réelles de l’auteur, et chaque nouvelle séquence est l’occasion de tout trouver plus mauvais encore. Il y a là une œuvre d’une générosité incroyable si tant est qu’on la savoure entre ami·e·s, avec des jeux à boire outranciers. Un ratage décomplexé, qui semblerait presque volontaire si ce pauvre Rutger Hauer, en Van Helsing du pauvre, ne tentait pas tant bien que mal de raccorder les wagons, rajoutant de la matière au résultat ridicule. Parcours inconséquents, choix incohérents, tout dans Dracula 3D s’affaire pour ne pas être à sa place, chaque plan va plus loin que le précédent, et l’hilarité est totale.

On s’interroge. Les premières informations concernant Occhiali Neri ne laissent présager que peu d’espoirs, mais peu d’appréhensions également. Un mystère total, surtout quand le métrage prend place après un silence de neuf années. Une part de nous rêverait de voir cette carrière se terminer sur une œuvre aussi bâtarde que Dracula 3D, dénuée de tout talent de son auteur totalement vampirisé. L’autre fantasme est un ultime sursaut, une preuve qu’à 80 ans, le Maître en a encore sous la caboche. Réponse, on l’espère, en 2021.

Mother Of Tears : La Troisième Mère, avec Asia Argento, Daria Nicolodi, Udo Kier… 1h42

Giallo, avec Adrian Brody, Emmanuelle Seigner, Elsa Pataky… 1h32

Dracula 3D, avec Thomas Kretschmann, Asia Argento, Rutger Hauer… 1h49

Complément de lecture : Retrouvez la troisième partie du corpus de vidéos de Welcome To Prime Time Bitch sur La Troisième Mère. On y découvre notamment les travaux de Daria Nicolodi qui propose juste après Inferno sa conclusion – non reconnue – mais tous les déboites qui entourent le cinéma italien, et le tournage de Mother Of Tears. Une analyse de fond passionnante, que vous pouvez découvrir ici.

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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