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Lady Snowblood : magnificence japonaise

Le film de vengeance a souvent trouvé ses lettres de noblesse au Japon. Illustrée dans l’horreur – on pense à Audition, de Miike Takashi –, par des aspect sociaux – Les Salauds Dorment En Paix, de Kurosawa Akira, par exemple – ou simplement dans le film de sabre traditionnel, la vengeance irradie le cinéma nippon, qui la décline sous plusieurs formes. En adaptant le manga de Koike Kazuo et Kamimura Kazuo, Fujita Toshiya mêle son récit empruntant à ses maîtres Kurosawa et Kobayashi mais y ajoute une dimension pulp, et une volonté de créer une mise en scène tant inspirée que ludique.

L’histoire est d’une simplicité bénéfique, permettant de la mener tambour battant, sans que trop d’explications ne pointent, et avec ce qu’il faut de liant narratif pour que l’on s’y retrouve. Yuki est née en prison. Alors que sa mère, Sayo, s’apprête à mourir en couches, nous découvrons l’horreur de la situation. Violée après avoir assisté au meurtre de son époux et de son fils, elle se retrouve en cellule lorsqu’elle parvient à tuer l’un de ses bourreaux. Son dernier souffle donne un but à la vie de Yuki : vouer son existence à retrouver les responsables des malheurs de sa mère et les assassiner. Prise en main par un maître de sabre, Yuki est entraînée, transformée en véritable machine à tuer, et est prête à assouvir la vengeance à laquelle elle est dédiée.

Dès l’introduction, l’œil ne peut qu’être comblé par la force photographique à l’œuvre. Fujita travaille ses cadres avec passion, pour nous offrir cet effet onirique qui vient d’ailleurs. La magnificence du jardin d’hiver, de cette neige d’une blancheur pure s’apprêtant à se faire ternir du sang des ennemis de Yuki – d’un gore que l’on retrouve régulièrement, style oblige, toujours exagéré, mais jamais vulgaire – n’est qu’un avant-goût de chacune des idées esthétiques dont regorge le métrage. La parenté avec le manga dont le film est issu se fait d’autant plus forte, les cases prenant vie dans cette œuvre hybride, qui parvient tant à conserver cette appartenance graphique qu’à insuffler une dimension décidément cinématographique. Une chanson confère à Yuki un statut de légende immortelle, et la quête ensanglantée est lancée.

Fujita s’amuse de ruptures de ton constantes, dans sa volonté de toujours surprendre son spectateur. Outre les passages narrés qui sont retranscrits par les apparitions furtives des cases dessinées du manga, on peut dénoter des changements dans l’habillage sonore du film, sa bande originale oscillant entre musique traditionnelle et jazz moderne lors des sessions d’enquête. Aucune lassitude ne s’installe, chaque séquence possédant sa propre identité, sans que cela ne confère au métrage un aspect bâtard, qui jouerait de sketches. Surtout, le crescendo est présent, chaque affrontement toujours plus spectaculaire, jusqu’au climax dans cette immense masure où le décor s’implique dans la gestion des chorégraphies.

Avec une quête semblant simple au premier abord, et se déroulant de manière progressive, chaque ennemi à assassiner laissant place au prochain « niveau », Fujita n’oublie pas d’ajouter suffisamment de sel à ses personnages pour que l’empathie domine. Au-delà des quelques flashbacks animés, cités plus haut, c’est par les interactions avec les personnages qui jalonnent, accompagnent sa destinée, que nous nous attachons à Yuki. Celle qui n’est pourtant qu’une simple machine à tuer, n’ayant pas d’autre but qu’une vengeance qui n’est pas la sienne, dévoile ses vulnérabilités lorsqu’on la confronte à ce même but, ce chemin meurtrier auquel elle a été conditionnée sans jamais que ses avis et désirs n’aient pu entrer en ligne de compte. Pour autant, sachant que sans ce dessein à accomplir Yuki n’aurait plus qu’à mourir sur le côté du chemin, notre volonté d’aller avec elle jusqu’au bout se renforce. Les personnages secondaires sont souvent pensés comme des spectres destinés à faire apparaître les motivations de l’héroïne, mais des lectures secondaires, comme l’affrontement entre l’honneur du sang et l’honneur de la justice, apportent une certaine densité à ce récit pourtant sous filigrane.

Si elles ne sont pas forcément évidentes dans la description des éléments énoncés plus tôt, bien qu’ils soient clairs une fois visionnés, les récurrences avec le Kill Bill de Tarantino – particulièrement autour du personnage d’O-Ren Ishii – sont bien nombreuses et palpables. L’ami Quentin n’a jamais caché s’être « inspiré » du métrage japonais, mais à un tel niveau de ressemblances, que ses éléments repris ne sont que très peu détournés – jusqu’à la chanson-titre ! –, on peut aisément y voir de la « repompe ». Là où il pioche généralement dans plusieurs œuvres, faisant un melting pot d’un genre qu’il magnifie à l’écriture, c’est ici un pillage qui est effectué, le métrage de Fujita l’ayant hanté comme il faut en son temps. Si cela ne retire en rien la qualité des aventures de Beatrix Kiddo, le réalisateur américain ayant du fil à recoudre sous son objectif, il est passionnant de découvrir cette « inspiration » directe, qui 30 ans plus tôt n’a rien à lui envier, et d’utiliser la passerelle ainsi formée comme porte d’ouverture. Le message est clair : si vous aimez Kill Bill, découvrez Lady Snowblood, l’enrichissement n’en sera que plus grand.

Dans sa suite, Lady Snowblood 2 : Love Song Of Vengeance, toujours inspirée du manga, il est question de bien plus étoffer le personnage. Une lecture politique très intéressante place les mouvements dissidents en vecteurs de réflexion tout en proposant à Yuki de s’interroger sur les réelles motivations qui l’animent, alors que le sentiment qu’elle n’est pas dans un chemin lui correspondant l’humanise. Malheureusement, l’atout visuel qui faisait le charme du premier volet s’estompe ici, et dans sa volonté de renouveler ses artifices et de ne pas se répéter, Fujita se perd dans une mise en scène hasardeuse, qui ne parvient pas à rythmer ses effets.

Véritable pierre angulaire, tant du film de sabre que du film de vengeance japonais, Lady Snowblood s’impose à quiconque le visionne comme œuvre majeure. Un métrage impactant, d’une générosité sans faille, et qui promet un spectacle d’une qualité continue. Et il ne lui fallait pour cela que deux atouts simples : la pureté d’un visage, celui de Kaji Meiko qui se heurte à la saleté du monde, et une quête fédératrice, où l’on applaudit à chaque bras coupé, chaque tête décapitée.

Lady Snowblood, de Fujita Toshiya. Avec Kaji Meiko, Kurosawa Toshio, Daimon Masaaki… 1h37
Film de 1973, disponible en support physique depuis 2016.

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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