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Gook : Korean lives matter

1992, l’Amérique tremble au rythme de l’avancée du procès des quatre policiers inculpés pour le tabassage de Rodney King. Alors qu’ils s’apprêtent, comme l’histoire nous l’a tristement transmis, à être acquittés de leur méfait, les tensions montent, et les populations afro-américaines sont au bord de la débâcle. Mais les communautés dites « minoritaires » aux États­‑Unis comportent bien d’autres représentant·e·s, souvent oublié·e·s dans les retranscriptions de ces époques où on ne les pense pas « concerné·e·s » par les événements nommés. Parmi elles, les immigré·e·s coréen·ne·s, victimes d’un racisme tout autant, voire plus, oppresseur.

Avec le titre Gook¸ Justin Chon intègre immédiatement le ton qu’il distille dans son œuvre. Le terme, extrêmement péjoratif aux États‑Unis, pourrait être traduit dans nos contrées par un « sale niacoué ». Ces gooks, ce sont Eli et Daniel, deux jeunes hommes issus de familles immigrées, qui tiennent un magasin de chaussures dans un quartier des plus abandonnés. Malgré les tensions dues à la vie du quartier, une fusillade ayant imprégné le quartier de son ambiance mortifère, Eli et Daniel survivent en attirant les féru·e·s de bonnes affaires, qui profitent du manque de notoriété des deux frères pour négocier leurs prix. Ils tentent de faire perdurer leur affaire, espérant obtenir suffisamment de finances pour envisager le départ vers des horizons meilleurs. Ils s’occupent régulièrement de Kamilla, une gamine du quartier qui sèche les cours pour traîner dans la boutique, au grand dam de son grand frère Keith, qui multiplie avec sa bande les actes racistes auprès des deux frères, les tenant responsables de la mort de sa mère. Dans un climat de peur constante, où chaque coin de rue est un danger, Justin Chon fait errer sa caméra, relatant tant les moments de haine que les instants de joie.

C’est avant tout la colère qui habite les personnages. Celle de Mr Kim, le tenancier du magasin de l’autre côté de la route, qui comme le père d’Eli et Daniel a fui la Corée pour offrir une vie meilleure à ses enfants, mais se retrouve dépassé par les nouvelles générations, la délinquance alentour et dans laquelle il a peur de voir sombrer les deux jeunes. Celle de Keith, qui a perdu sa mère trop tôt, n’est jamais parvenu à faire son deuil, et tient à tout prix à trouver un coupable, quitte à s’en prendre à ceux qui ont pourtant perdu leur père dans le même événement. Celle d’Eli, qui voit son frère se faire facilement avoir et plomber les économies qu’il leur reste, tout en ne trouvant pas de réelles solutions pour faire décoller son affaire et enfin envisager son départ. Une colère désamorcée par leur manière de toujours réussir à rebondir face aux événements (on pense à Daniel qui, malgré la violence qu’il subit au quotidien, pouvant aller jusqu’au lynchage, parvient à enregistrer ses démos, et à suivre sa volonté de carrière musicale), et par la présence de Kamilla, qui par son innocence apporte une fraîcheur au duo, qui leur permet d’oublier quelque temps ce monde extérieur qui cherche à leur nuire. Cette enfant représente tant une boussole, qui souligne l’absurdité de leurs tribulations, qu’une promesse, celle de construire un monde dans lequel elle peut grandir et ne pas connaître ces problèmes. Mais le conflit qui tiraille Keith et les deux frères occulte cette vie commune, Kamilla devenant le dommage collatéral, celle qui ne comprend pas pourquoi elle ne peut pas être entourée de tous les gens qu’elle aime. La petite histoire se fait rattraper par la grande, et lorsque le procès, auquel on assiste par la télévision, appose son verdict, la vague de violence qui se déverse dans les rues atteint le magasin, lui offrant un destin fatidique.

En témoignant de la violence dont les diverses communautés asiatiques sont victimes sur le sol états‑unien, Justin Chon nous rappelle que ce racisme est souvent oublié par des populations plus silencieuses. Il ne tombe pas pour autant dans une forme de manichéisme, qui pourrait desservir son propos. Quelles que soient l’origine ou la couleur de peau, c’est avant tout la précarité, la pauvreté de ces habitant·e·s destiné·e·s à toutes les bassesses de survie qui sont dénoncées. Cette pauvreté qui génère les jalousies, le fait de s’élever contre un ennemi que l’on peut identifier, qui fait partie de notre quotidien, pour pouvoir extérioriser notre colère. Dans sa conclusion, Justin Chon joue la fatalité, celle qui fait que quels que soient les conflits, c’est toujours l’innocence qui en paie le prix. Il nous offre un final doux-amer, qui joue aussi sur le rapprochement de deux ennemis réalisant combien leurs querelles sont vaines. Surtout, il capte une essence, celle de mentalités contradictoires malgré leur galère commune, qui ont tellement été abandonnées par les puissants qu’elles en ont oublié le principe d’entraide, qui les rendraient bien plus fortes face au réel antagoniste, qui se délecte de la précarité et encourage la xénophobie d’état. Mais il nous montre aussi que dans les moments les plus durs, les esprits peuvent s’avérer réfléchis, et tenter de se rapprocher. Malheureusement trop tard.

Cri d’alarme qui n’a rien d’original mais est traité avec justesse, Gook établit le racisme anti‑asiatique comme une réalité que l’on oublie bien trop souvent. Par son choix du noir et blanc, il tente de cibler son combat comme un constat du passé. Un combat à ne pas laisser de côté, tant ces communautés souffrent de préjugés et remarques encore bien vivaces, qui peinent à être reconnues comme telles.

Gook, de et avec Justin Chon. Avec aussi David So, Simone Baker, Curtis Cook Jr… 1h34. Film de 2017, disponible sur Outbuster.

À propos thierrydepinsun

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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