Critiques Deauville 2020 Festivals

Des Hommes : À la recherche du trauma

La sélection cannoise 2020 est définitivement étrange. Après un Peninsula qui a déçu plus que de raison, on découvre Des Hommes, probablement là pour la renommée de son auteur Lucas Belvaux, mais qui sera enclin aux mêmes railleries, à se demander quelles ont été les substances consommées par Frémaux et Lescure lors de leurs sempiternels visionnages sélectifs. Un casting pourtant de choix – même si l’on connait les capacités diminuées du Depardieu semi-national – mais qui se noie dans un récit bafoué, et se plante en beauté.

Bernard est très méchant. Homme dont on sent le lourd passif ayant altéré son humeur depuis des lustres, il n’a de gestes de sympathie qu’envers sa sœur, Solange. Alors quand il veut lui apporter un cadeau d’anniversaire, et qu’il croise un arabe à la fête, ses souvenirs resurgissent, accentués par l’alcool, et Bernard explose, déterminé à bouter le sarrasin et sa famille hors de son village. Dès les premières minutes du film, preuve en est que le ton ne sera pas de la partie. On assiste, en guise de Bernard, à un Gégé désincarné, une ombre relative de son charisme d’antan, que l’on est contraint de renforcer par une voix off disant à quel point il est massif, fort, difficile à gérer. À l’image, nous voyons un homme faible, peinant à se maintenir debout, et ne paraissant en rien menaçant, si ce n’est pathétique. Gérard Depardieu, un acteur symbolique à avoir dans son casting ? Plus vraiment. Mais la deuxième partie s’amorce, celle des souvenirs, censée nous relater les méfaits de la guerre d’Algérie, et nous montrer les frasques ayant emporté l’esprit de ce cher Bernard. Mais là encore, nous « montrer » est un bien grand terme.

Le récit s’amorce par le biais de divers narrateur·ice·s. Le principal étant Rabut, campé par un Jean-Pierre Daroussin amorphe, qui connaît Bernard depuis sa tendre enfance et qui nous annonce dès le début : « mon cousin n’a pas été changé par la guerre, il est une raclure depuis toujours« . Quand on voit l’ami Bernard insulter sa frangine de « sale pute » alors qu’elle meurt en couches, on voit bien qu’il n’a pas été un enfant de chœur avant de partir au front. On s’interroge sur pourquoi raconter cette histoire ? Pourquoi rajouter le contexte de la guerre d’Algérie, nous indiquer que c’est l’élément qui a fait vriller son personnage, alors qu’on nous indique dès l’amorce que quel que soit son vécu, il aurait été le même personnage profondément asocial, malsain et dangereux ? Qu’importe, partons dans le Nord du Maghreb, en espérant y trouver une explication plus signifiante.

Une Algérie bien cheap s’offre alors à nous. Au-delà d’une casbah, d’une base de fortune, d’une colline et d’un bar, peu de décors favorisent l’immersion. On ne saurait en tenir rigueur à Lucas Belvaux si ce dernier parvenait à jouer de suggestif dans sa mise en scène. Mais là encore, avec sa volonté de ne rien montrer, de jouer sur les horreurs que l’on ne raconte pas, il nous laisse de côté. On pense à la scène du meurtre de ce jeune enfant, voulant empêcher les soldats de violer sa sœur, qui se retrouve poussé hors du cadre pour ne pas nous montrer son exécution. Tous les moments censés habiller nos regards de l’horreur de la guerre sont inclus dans la voix off, celle qui narre, celle qui prétend qu’il ne vaut mieux pas nous montrer les choses telles qu’elles se sont passées. Une démarche certes intéressante, mais qui pêche par la diction de ses voix. Darroussin qui semble se préparer à enregistrer un audio-book de Houellebecq nous ennuie profondément, et nous empêche de nous impliquer. Et que dire de Depardieu, qui semble s’endormir sur sa copie et, si l’on ressent de l’affect dans son ton, ne prend quasiment plus le temps d’articuler – merci à la copie deauvillaise, qui nous a permis de regarder les sous-titres anglais lorsque l’incompréhension était là -. Peu de choses auxquelles se raccrocher, et à qui l’on rajoute le jeu morne des jeunes comédiens, ne parvenant jamais à rendre leur périple crédible.

Puisque l’histoire est supposée celle de Bernard, de son récit guerrier l’ayant changé à jamais, intéressons-nous au traitement de ce dernier. Tentative est faite de la rendre un poil sympathique par sa relation avec une gamine du camp, mais au-delà de ce maigre effort, il parcourt cette période troublée avec le même stoïcisme. Aucune variation de jeu dans le regard de Yoann Zimmer, et les éléments marquants, tels que décrits par les narrateurs puisque non montrés, le laissent impassible. Le connard des débuts décrit par Rabut ne subit donc aucune chrysalide, pas la moindre émotion ne le fait passer d’un état à l’autre, laissant donc l’intégralité de la trame dans sa propre inutilité.

Qu’est-ce que la guerre, et en quoi change-t-elle les hommes ? On ne le saura pas avec Des Hommes, qui passe totalement à côté de son sujet pour nous en offrir une esquisse maladroite. On pense à cette pauvre Catherine Frot, cette sœur Solange qui ne sert que de faire-valoir à des intérêts masculins pour leur part déjà indéfinis. Une sélection cannoise que l’on pourrait qualifier d’étrange, et surtout d’incompréhensible.

Des Hommes, de Lucas Belvaux. Avec Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean-Pierre Darroussin… 1h41
Sortie le 11 novembre 2020

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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