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Seize Printemps : toute première fois

L’adolescence est une période que personne ne vit de la même manière. Notre milieu nous oriente dans une certaine direction, tandis que l’on se forge une culture, que l’on expérimente, que l’on essaie de vivre tout à fond pour éviter d’avoir le moindre regret. Suzanne Lindon déboule alors à pleine balle, à peine âgée de vingt ans, pour nous raconter la sienne avec Seize Printemps. On entend déjà certains crier au scandale, en arguant que ce film n’existe que parce qu’elle est une « fille de » – elle est, en effet, le fruit de l’union entre Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon -, qui n’a rien à raconter. La méprise est pourtant de taille, quand la jeune cinéaste nous intègre rapidement dans son univers avec cette proposition de cinéma fragile et audacieuse.

Suzanne a donc seize ans et elle s’ennuie terriblement avec ses amis. Comme elle passe tous les matins devant un petit théâtre, elle y remarque un homme plus âgé qui peu à peu l’obsède, lui qui semble habité par la même mélancolie que la jeune fille. Commence alors un périple sentimental, entre jeunes années à ne pas gâcher et tentation de la transgression. L’obsession est un thème fabuleux qui suinte le cinéma, art du voyeurisme et de l’observation. Suzanne Lindon opte pour une forme de celle-ci tout en douceur, par un style résolument réaliste sur le plan visuel. Point d’effets bizarres, de rêves tourmentés ou autres, simplement des jeux de regards, une gestion de l’espace autour de cette petite place où les cœurs esseulés se croisent, et un brin de poésie ça et là.

Elle explore le décalage entre son personnage et le monde qui l’entoure, créant un sentiment d’irréelle réalité. Les échanges entre les personnages sont marqués par un ton presque à côté de la plaque, théâtral et non crédible, qui agace parfois mais qui renforce cette illusion idyllique commençant à entourer la jeune fille. Parallèlement, la caméra illustre cette absence de synchronisation de cette Effrontée version 2020, à l’image de la séquence d’introduction voyant Suzanne s’amuser à écrire avec sa paille pendant que tous ses amis discutent autour d’elle. Ce motif revient à plusieurs reprises, et capture à merveille l’ineffable ennui d’une personne qui n’est pas sur la même longueur d’ondes que les autres ; l’utilisation du scope est d’ailleurs judicieuse en ce qu’elle éloigne encore plus le personnage du reste. On pourrait penser en un sens aux gamines de Virgin Suicides de Sofia Coppola, elles aussi rongées par l’attente et une profonde inadéquation avec leur environnement qui n’est pas clément, mais Suzanne Lindon prend la situation autrement. Son personnage vit dans un cadre idéal : bel appartement parisien, famille très aimante et compréhensive, amis sympathiques, etc. En somme, elle n’a aucun problème et pourtant ça ne va pas.

Son évasion est alors tout aussi improbable. Le rapprochement qui s’opère avec cet homme âgé prend à revers les problématiques actuelles. Elle ne questionne à aucun moment la dangerosité de l’écart entre les deux personnes pour explorer la symphonie des âmes égarées, qui se respectent et apprennent à s’aimer. Elle n’hésite alors pas à transgresser la réalité qu’elle développe pour offrir des moments d’un onirisme fou, où la danse devient l’expression des sentiments et des corps. Si la première de ces tentatives surprend et peut décontenancer, avec une Suzanne en roue libre dans la rue, les instants partagés avec le personnage d’Arnaud Valois sont d’une sensualité terrible, doublés d’une pudeur bienvenue. Vivaldi évoque alors la révélation des sentiments et la confrontation des chairs, dans deux moments venus d’ailleurs. Cette chasteté cinématographique, mêlant l’art de l’image à celui de la chorégraphie pour évoquer l’intimité émotionnelle, touche juste par sa dimension quasi-sensorielle. Une dimension par ailleurs accentuée par le montage particulier du récit, découpé en tranches de vie sans début ni fin qui s’entrechoquent dans l’harmonie chaotique qu’est cette partition sincère retranscrivant avec justesse la mélodie tourmentée de l’esprit adolescent, l’émoi provoqué par le premier amour, et les doutes qui l’accompagnent.

Avec Seize Printemps, Suzanne Lindon se livre et réussit son pari. L’écriture, faite à quinze ans selon la réalisatrice, tombe parfois à plat et apporte une certaine fragilité, une frustration à un ensemble charmant et inspiré. Si l’on ne peut que se demander ce qu’elle pourra faire ensuite, après une proposition tant marquée par son vécu et sa jeunesse, on reste curieux de retrouver cette cinéaste précoce et sans prétention.

Seize Printemps de Suzanne Lindon. Avec Suzanne Lindon, Arnaud Valois, Florence Viala, … 1h14

Sortie le 9 décembre 2020.

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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