C'est au cinéma Critiques

Gagarine : une cité qui s’envole

Le cinéma français à ce petit quelque chose qui le rend unique, différent et passionnant. Loin d’avoir tiré sa révérence pour se morfondre dans sa redite de comédies, de visions pompeuses, de petits drames bourgeois et d’immondices éculées, il ouvre ses portes, se mute, explore des terrains variés. La jeune génération de cinéastes et d’artisan.e.s qui voit le jour est pleine de promesse, de richesse, d’envie de cinéma, de renouvellement et de talent. Le melting-pot de fresque sociale, de drame, de rire, d’exploration de genres, de surprises qui écarquillent les yeux et font un bien fou. Elle est prête à faire exploser tout son potentiel, à condition qu’on lui donne les moyens et la réussite pour le faire. Il serait donc regrettable de passer à côté de Gagarine, premier film du duo Fanny Liatard et Jeremy Trouihl. Un pari ambitieux et une bulle de poésie.

Gagarine est le nom de Youri, cosmonaute soviétique et premier homme à avoir effectué un voyage dans l’espace en 1961. Gagarine était aussi le nom d’une cité d’Ivry-sur-Seine, avant sa démolition en 2019. Sur le papier la connexion peut paraître lointaine, mais c’est bien la réunion entre l’ailleurs, l’espace, la science-fiction et la réalité du terrain. Le projet démarre en 2015 lorsque Fanny Liatard et Jeremy Trouilh acceptent de tourner un court métrage documentaire sur la cité. Une réalisation de portraits des habitant.e.s, commandée par des architectes chargé.e.s de faire une étude avant d’engager le plan de destruction. L’idée vient d’aller plus loin et d’en faire un long métrage de fiction, tourné dans la cité juste avant qu’elle ne disparaisse éternellement. Le film s’ouvre des images d’archives de l’astronaute Youri Gagarine venu inaugurer les lieux sous les applaudissements, les sourires et la joie de voir une vedette internationale à l’échelle d’un quartier de périphérie. 56 ans plus tard, c’est un autre Youri qui déambule en bas des blocs de briques rouges. 16 printemps, une soif de découverte et le rêve de devenir un homme qui côtoie les étoiles. 

Dans le cinéma traditionnel les métrages qui traitent et mettent en scène la banlieue finissent par presque tous se ressembler. Un regard extérieur, une caméra qui filme le secteur comme un territoire insalubre, un théâtre d’affrontement, de violence et règlements de comptes, du trafic, de la pauvreté, les bon.ne.s contre les méchant.e.s, avec toujours le souci d’oublier d’injecter un peu d’humanité, de respect et de justesse dans son propos. Ladj Ly et Les Misérables ont réussi à prendre le pouls et scotcher par une démarche quasi immersive, en connaissance de cause et avec expérience, sans manichéisme, mais avec un cri de rage aussi bien politique que bouillonnant. Gagarine bannit la violence physique, l’étouffement ressenti vers un dialogue qui paraît impossible. C’est presque un rêve, un moment hors du temps, tout aussi dur et pénible. L’attachement à sa terre, son lieu de vie, son habitat. On se ressasse les souvenirs, et le microcosme créé par la solidarité. Lorsque l’annonce d’une démolition voit le jour, et que les murs insalubres prennent de plus en plus de place, la résistance s’active par la jeunesse, pour sauver un lieu qu’on aime, riche de diversité, d’humain.e.s, d’amour, de vie.

Comment réparer les bâtiments ? Par quels moyens ? Est-il possible de réussir un sauvetage ? Rien à faire, la cité Gagarine est vouée à disparaître, décidé par l’urbanisation qui n’y voit aucune autre solution. À mesure que la population quitte le domicile, décide de partir vers d’autres contrées, Youri se construit un monde. Seul, sans famille prête à l’accueillir, son rêve d’espace prend forme. La cité devient son vaisseau, branché et construit par ses mains et son intelligence. Elle parait en mesure de décoller pour se sauver, garder le peu d’air qu’il lui reste et se diriger vers autre part. Le petit enfant rêveur, passionné d’astronomie et fier porteur de son prénom Youri, peut enfin s’élancer et vivre en apesanteur. 

La preuve, s’il en faut encore une, que le cinéma français est en train d’écrire sa propre singularité. Il s’appuie sur son vécu, ses expériences et choisit une manière originale et touchante de mettre en scène ses préoccupations. Pour un résultat des plus beaux. La fresque sociale, dure réalité des conditions de vie, d’une politique qui laisse à l’abandon, devient un onirisme. Surprenant d’être emmené par une douce poésie, un casting fantastique tout en naturel, et une envie de filmer la banlieue autrement, sous une nouvelle forme. Belle, pleine d’avenir, d’humanité et métaphorique. Une histoire de banlieues célestes, qui gravitent autour des étoiles. Elles brillent moins, font figure d’extraterrestres et d’espèces inconnues, attirent difficilement l’œil mais sont nécessaires à la survie de ces dernières. La métropolisation, le coeur économique, et la richesse citadine des grandes villes, ne peut se maintenir sans ses alentours, qui demandent à être rénovés, modernisés et considérés. Pas détruits. Ils y injectent un savoir-faire, une énergie, un trésor ethnique qui alimentent la culture et lui donne sa noblesse. C’est le commun, l’équilibre global, qui améliorent en continu notre monde. 

Lettre d’amour à une cité qui tombe en ruine et d’une jeunesse qui se retrousse les manches pour la sauver, Gagarine est un premier film étonnant, d’une beauté folle et d’une justesse désarmante. Un mélange de social, de science-fiction et de film de genre, pour un bonheur de cinéma qui décolle vers l’espace les pieds sur terre, et la tête remplie d’astres et d’ailleurs.

Gagarine de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Avec, Alséni Bathily, Lyna Khoudri, Finnegan Oldfield… 1h37. Sortie le 23 juin 2021.

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