Critiques On rembobine

Quand Harry Rencontre Sally : D’amour ou d’amitié

Lorsque l’on rencontre des couples en soirées, il y a souvent une question qui, comme un pré‑requis social, revient : Comment vous êtes-vous rencontré·e·s ? Si on a l’âme romantique, ces récits nous passionnent, et l’on peut se surprendre à être dépassé·e par les histoires que l’on découvre. Comment des personnes qui s’aiment depuis 50 ans ont vécu leur histoire, ont façonné leurs débuts ? S’inspirant de récits de vie qu’il recense, Rob Reiner crée celui de Sally, celui d’Harry, qu’il étend sur plusieurs décennies, pour jouer avec ces élans sentimentaux qui se rapprochent autant qu’ils s’évitent.

Quand Harry rencontre Sally, ce n’est pas le coup de foudre assuré. Le premier arc du film est d’ailleurs clair quant à la tournure que prend l’histoire. Par ce long trajet que les covoitureur·se·s doivent partager, on comprend que les deux tourtereau·elles·x ne sont pas destinés à se retrouver immédiatement et que la route sera longue. D’ailleurs, tout les sépare. Le caractère détestable, arrogant et macho d’Harry indiffère Sally, lui qui nous insupporte autant qu’il nous fait rire. Ce séducteur du dimanche, parvenu avec ses manières à arriver à ses fins, se heurte à son premier échec. Rien de ce qu’il tente ne séduit la belle, et détermine une série de ratés à laquelle on assiste tout au long du métrage, lui permettant de se remettre en question et de le faire évoluer. C’est à mesure que les femmes s’éloignent de lui qu’il s’adoucit, réalise ses erreurs, maintient son cynisme mais le mêle à la raison.

Quand Sally rencontre Harry, c’est un cheminement contraire qui s’effectue. Premièrement timide, effacée face à l’exubérance de son partenaire de réplique, Meg Ryan dévoile un jeu subtil, qui monte crescendo jusqu’à ce qu’elle prenne l’ascendant. Elle démontre surtout d’un contrôle bien plus concret de ses sentiments que ce cher Harry, n’hésitant pas à le mettre dans l’embarras lorsque ce dernier pense la gêner avec ses avances effrontées. Lorsqu’il tente le vulgaire en lui disant qu’il est le vecteur absolu de la jouissance féminine, elle se targue d’une simulation d’orgasme en plein milieu d’un diner bombé : une sacrée reine. Ces deux personnages contrebalançant l’équilibre de leurs rapports ajoutent à la longueur du chemin : plus que d’attendre le bon moment, c’est aussi la bonne mentalité, l’instant où deux âmes sont réellement prêtes à s’enlacer faute d’épreuves et d’obstacles qu’il faut atteindre, ou patiemment laisser surgir.

Et là vous vous dites, et ce serait parfaitement logique, que ça ressemble à la colonne vertébrale de toute comédie romantique habituelle. Le métrage de Rob Reiner se distingue pourtant par bien des manières. Dans sa mise en scène, qu’il choisit chapitrée, il insère des transitions où, sur un divan assis, des couples de personnes âgées racontent l’histoire de leur rencontre, de leur couple. Histoires qui ressemblent à celle d’Harry et Sally, et où l’on sent que l’essence en est puisée, ou histoires qui n’ont aucun rapport, ce sont avant tout des récits touchants, contés par ces personnes qui, au crépuscule de leur vie, se regardent encore comme des adolescent·e·s en pleine découverte de leurs amours débutantes. Ces ponctuations font constamment mouche, offrant au métrage une fonction réaliste, qui semble apporter tant un constat moral qu’il raconte une histoire. On dénote également la force de l’écriture, de ces dialogues qui jouent toujours de leur bon verbe et dont nombre de répliques s’apparentent à de pures punchlines. Pour le personnage d’Harry, par exemple, Nora Ephron a travaillé de connivence avec Billy Crystal, impliquant le comédien pour que tout semble naturel, et lui corresponde.

Cependant, le constat moral que l’on mentionne plus haut est de ceux qui ont du mal à s’inscrire dans la durée. Dès les premières minutes, une affirmation d’Harry, que les adolescent·e·s des années 90/2000 ressortiront à toutes les sauces, se fait entendre : « L’amitié entre un homme et une femme est impossible, les rapports entre genres ne peuvent exister sans que le désir ne s’insinue ». Cette phrase qui fait premièrement passer Harry pour un gros con – et à raison, message à ceux qui continuent de le véhiculer – se transforme peu à peu en fil conducteur. Si l’on s’en tient à la comédie romantique brute, le film tient la route, présente les mêmes qualités (bien plus prononcées ici tant l’écriture rend honneur au métrage) mais aussi les mêmes défauts (la définition des rôles homme/femme qui fait souvent grincer des dents). Après tout, les personnages sont amené·e·s à se rencontrer à divers moments de leur vie, nouent leur relation, créent quelque chose de fort avant d’accepter la fatalité : ils s’aiment depuis toujours. Pourquoi pas. Mais le film insiste sur cette notion d’amitié impossible, qu’ils ne peuvent être confident·e·s sans finir par coucher ensemble, jusqu’à ressortir régulièrement la même phrase, toujours martelée par Harry de prime abord, mais qui finit par être acquise à l’unisson. Une vision malheureusement archaïque, qui creuse des différences que l’on préférerait voir effacées. Mais qui n’est évidemment pas suffisante pour condamner un film ancré dans son époque, et qui présente bien trop de qualités pour être ignoré.

Quand Harry Rencontre Sally est une matrice. Son grand succès a déterminé nombre de films qui ont suivi, enterrant malheureusement la carrière de Meg Ryan avec eux, elle qui aura du mal à se dépêtrer de ces rôles-clés. Il est surtout une leçon d’écriture, de rythme de dialogues, qui enchante par sa maîtrise et sa minutie. Et si pas mal de ses discours ont vieilli, ils restent savamment amenés, et appréciés, tant que l’on oublie pas de les recontextualiser.

Quand Harry rencontre Sally, de Rob Reiner. Avec Meg Ryan, Billy Crystal, Carrie Fisher… 1h36.
Sorti le 15 novembre 1989

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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