C'est au cinéma Critiques

La loi de Téhéran : Nobles salauds

On l’a raté lors de la dernière édition du Festival du film policier, et grand tort nous a été donné : La loi de Téhéran repart lauréat du Grand Prix, ajoutant un poids conséquent à nos attentes. Un statut qui dépasse l’accroche commerciale indiquant que William Friedkin lui-même a jugé le film de « meilleur thriller qu’il n’ait jamais vu », une phrase qui donnait tant d’envies que d’appréhensions. Deux mois après la fin de l’événement, le long-métrage iranien passe la frontière des salles françaises, et nous donne enfin l’occasion de dire que oui, ça remue pas mal.

En Iran, la lutte contre les trafics de drogue est un combat sans merci. Samad, dont nous embrassons le point de vue, ne recule devant rien dans ses enquêtes pour remonter les filiales du crack, et tenter de faire tomber Naser Khakzad, reconnu par tou·te·s comme le big boss à éliminer, le potentiel cœur de l’hydre. Arrestations violentes, où les suspect·e·s tombent immédiatement dans le non-droit, perquisitions outrancières accompagnées de menaces sur les familles, le portrait que l’on nous dresse de ce policier oscille entre l’incorruptible prêt à tout au nom de son sens de la justice, et le barbare absolu, montrant une toute puissance des forces de l’ordre qui fait froid dans le dos. L’une des premières scènes nous montre d’ailleurs cette dualité, et nous fait nous questionner tant sur ce que l’on ressent face aux techniques utilisées par la faction iranienne, que sur ce que le film veut nous dire. Lors d’une perquisition, et alors que le suspect principal, un père de famille, est absent, la police pille l’habitation, ordonne à la famille de se taire, exerce une certaine pression, que l’on pourrait qualifier de totalement injustifiée vu la terreur que ressentent femmes et enfants victimes de l’action, qui hurlent leur innocence. Un drame que nous avons entrevu plus tôt, impactant l’un des policiers, et qui domine constamment la narration, laisse à penser que devant la gravité de l’affaire, ces derniers manquent cruellement de recul, et sont plus animés par la vengeance personnelle que leur devoir. Mais à l’issue de la perquisition, la même famille s’avère coupable, montrant que Samad et son équipe avaient raison depuis le début. La question se pose : face à une criminalité omniprésente, les méthodes policières sont-elles, à défaut d’être cautionnées, compréhensibles au vu de leur justification ?

La loi de Téhéran joue avec cette limite, cette notion de justice bafouée pour l’intérêt commun. Régulièrement, et de manière plus violente à chaque initiative, nous assistons à ces méthodes sur lesquelles on s’interroge, quand bien même nous constatons que la police a affaire à des divisions criminelles qui n’hésiteront pas une seule seconde à lui faire la peau si elle fait preuve d’inattention. Pour traduire ces pressions constantes, tant des administrations qui peuvent rapidement tomber sous le joug des corruptions, ou exiger d’elleux bien plus de preuves qu’il leur est possible d’en fournir, que de la dangerosité constante que les malfrats représentent, Saeed Roustayi choisit d’enfermer son/sa spectateur·ice dans une ambiance anxiogène, sans jamais lui offrir de respiration. Le métrage est bavard, tendu, et le son est omniprésent. Collègues, supérieurs, prisonniers réclamant des choses diverses, le film hurle, obsède, oppresse. Un procédé qui en déroute beaucoup, et peut générer des rejets envers le métrage, mais qui reste habile dans son exécution, nous mettant dans le même état d’éreintement que les personnages.

Là où l’on pourrait croire à un récit pro-police, qui sans glorifier leurs exactions les estime nécessaires, La loi de Téhéran opère un revirement progressif, nous mettant face à nos convictions, et déroutant les préjugés que l’on pouvait formuler durant cette première partie exigeante. En mettant de plus en plus en avant les portraits des prisonniers, ces dépendants au crack qui sont entassés par dizaines dans de salles insalubres, sans avoir de quoi se laver, se nourrir. Parmi eux, celui d’un enfant, prêt à s’accuser de la détention et revente de son père pour lui éviter l’échafaud. On découvre peu à peu une réalité bien plus impitoyable, où la simple possession de drogue peut conduire à une peine de mort, et où la précarité a amené à bien des déboires. Plus la caméra s’éloigne de la police pour s’imbriquer dans le point de vue de Naser, plus elle l’attendrit, nous montre un homme brisé, qui a dû enchaîner bien des mauvais choix pour sortir les siens du besoin. De la même manière qu’elle ne glorifiait pas les actes de Samad, elle ne sert pas non plus le propos de Naser, lui qui a brisé bien des vies pour s’offrir cette vie mais parvient, par la justesse de ce qu’elle nous montre, et par la réalité de ces familles iraniennes qui sont condamnées à ne jamais pouvoir espérer un ailleurs, à les expliquer. L’oppression bruitiste devient celle du cadre, qui se resserre à mesure que les murs de la prison font comprendre à leurs prisonniers que ces cellules seront leur dernier logis. Le film policier musclé prend les atours d’un Midnight Express pour cet homme qui attend avec fureur et désespoir sa condamnation. Nous assistons, impuissant·e·s, à une déchéance totale, qui impacte ceux que l’on pensait ne jamais céder, et nous sortons avec un goût détestable pour un système qui ne fera qu’empirer s’il reste en l’état.

Dans La loi de Téhéran, la véritable coupable est la précarité, celle qui pousse le peuple aux abois, les abandonne dans leurs addictions sans leur proposer une chance de salut, et les force à faire des choix impossibles pour survivre. Fataliste jusqu’au bout des ongles, le film tire un signal d’alerte, n’offre aucune issue possible si ce n’est celle de dynamiter tout un système qui s’auto-confère trop de puissance sur le dos de celleux qu’il exploite.

La loi de Téhéran, de Saeed Roustayi. Avec Payman Maadi, Navid Mohammadzadeh, Parinaz Izadyar… 2h14
Sorti le 28 juillet 2021

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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