C'est au cinéma Cannes 2021 Critiques

[Cannes 2021] Bergman Island : écris moi qui je suis

Avec son septième film, Mia Hansen-Løve revient cette année au Festival de Cannes et, pour la première fois, en sélection Officielle. Elle nous expose toutes les facettes de son cinéma avec toujours cette même volonté : la quête de sens. Savoir pourquoi nous vivons, survivons à chaque instant de notre vie.

L’histoire débute avec l’arrivée de Chris et Tony, un couple de réalisateur·ice·s, sur l’île de Fårö en Suède où a vécu le cinéaste Ingmar Bergman. Venu·e·s tou·te·s les deux écrire leurs nouveaux projets respectifs, cette visite nous permet d’évaluer la frontière entre la fiction et leur réel.  

Mia Hansen-Løve nous décrit, dans un premier temps, ce couple amoureux montrant toujours un profond attachement l’un·e envers l’autre avec des petits gestes délicats, voire anecdotiques, comme des étreintes légères, des (rares) baisers. Il n’y a pas d’exubérance affective, sans pour autant ressentir une espèce de retenue chez l’un·e ou l’autre. Chris fait remarquer que la chambre où iels vont dormir est celle de Scènes de la vie conjugale de Bergman, « le film qui a fait divorcer des millions de gens » cite-t-elle. Une référence symbolique que Tony ne voit pas comme un mauvais message. Iels décident d’un commun accord de s’installer dans des bureaux très éloignés afin de pouvoir travailler tranquillement. Face à ces deux cinéastes en quête d’inspiration, il est difficile (même impossible) de ne pas faire une assimilation avec le couple formé par Mia Hansen-Løve et Olivier Assayas jusqu’en 2016 : Tony est un réalisateur confirmé et acclamé, Chris doit encore faire ses preuves. Même la différence d’âge entre les deux personnages ne semble pas anodine.

Tony trouve l’inspiration dans son bureau alors que Chris perd rapidement sa concentration. La réalité d’écriture l’effraie, la rendant presque jalouse de son travail et de sa notoriété. Iels voient et se montrent des films de Bergman, les décryptent, s’écharpent sur les analyses. Lui est là pour participer à des débats et tables rondes sur ses propres réalisations et sur celles du cinéaste suédois, elle est là pour y assister mais s’efface très rapidement : ce sont ces différences professionnelles qui amènent les premiers troubles personnels, comme la question de la nécessité de sacrifice pour un·e artiste. Bergman a réalisé plus de 50 films pour le cinéma ou la télévision, a écrit et mis en scène plusieurs pièces au théâtre en ayant eu neuf enfants qu’il a abandonné pour se consacrer à son œuvre. Une attitude que Tony semble accepter ou excuser mais pas Chris, arguant le fait que ce comportement n’est que celui d’un homme et qu’il ne serait pas permis si c’était celui d’une femme. Tou·te·s deux sont également parent·e·s d’une petite fille, June, restée en France. La place de la mère chez Chris prend le dessus là où celle du cinéaste chez Tony prend le pas sur son rôle de mari et de père. Écrire, c’est se permettre un espace de liberté totale, exister autrement par des personnages et échapper à certaines interrogations personnelles pour elle, ce n’est pas une vie par procuration qui exempt des devoirs moraux et familiaux.

La rencontre entre Chris et Hampus, un étudiant charmeur qui lui sert de guide pour découvrir les lieux de tournage, lui permet de pouvoir penser, d’écrire un nouveau scénario qu’elle raconte à Tony. Elle s’imprègne totalement de ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent en transposant les paysages et les teintes de Fårö. Son scénario raconte l’histoire d’Amy et de Joseph, mais Mia Hansen-Løve décide d’entremêler son récit à l’histoire de Chris et Tony. Les deux résonnent parfaitement entre elles, jouant brillamment sur ce que nous avons déjà vu et sur l’influence que cela a sur le scénario de Chris. Les deux récits se croisent tellement que certains aspects du personnage d’Amy se retrouvent plus tard chez Chris, créant un trouble passionnant à l’écran.

En suivant l’avancement du travail d’une cinéaste avec les fondements de son idée jusqu’à sa restitution (et son tournage à la fin), Mia Hansen-Løve, dans ce récit hautement autobiographique, nous renvoie à la force de la nature et de la culture,  prédominante dans le récit avec des personnages qui évoluent avec cette instruction littéraire ou cinématographique. Chris est sans aucun doute influencée par l’île de Fårö et les œuvres de Bergman (Persona, Cris et chuchotements sont citées) au moment de penser à son scénario. Le dénouement, Tony amenant leur petite-fille auprès de sa mère montre aussi qu’au-delà de ces influences, l’écriture est aussi montrée comme un moment très personnel qui permet (à tout âge) de découvrir ses désirs tout en assumant ses choix : être mère et artiste.

Bergman Island de Mia Hansen-Løve. Avec Vicky Krieps, Tim Roth, Mia Wasikowska, Anders Danielsen Lie… 1h52.

Sortie en salle le 14 juillet 2021. En compétition au Festival de Cannes 2021.

À propos Dimitri Euchin

Médiateur culturel dans un cinéma de Dunkerque (tout là-haut dans le Nord), mon amour du 7ème art est venu avec un DVD de Pulp Fiction acheté sur une brocante à mes 15 ans. Depuis ? Amateur du travail de Woody Allen (jusque Blue Jasmine), Abel Ferrara, Bertrand Blier, Yorgos Lanthimos… Je travaille sur une thèse concernant un agrégateur de films pour Christian Clavier (cahier des charges : personnage imbuvable + morale douteuse mais millions d’entrées), toute aide est la bienvenue !

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