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Les amants crucifiés : lié·e·s par le sort

Lutte des classes, portrait de la condition des femmes dans un pays oppressant, libération par l’amour, dénonciation de l’hypocrisie du Japon féodal. Quelques années avant son trépas, Mizoguchi Kenji offre avec Les Amants Crucifiés un film-somme, témoin des nombreuses thématiques qu’il a déjà abordées, et met sa maestria au profit d’une histoire tragique, qui emporte.

En 1684, dans une imprimerie à l’activité florissante, le bon Mohei est un employé dévoué au service de son patron, Ishun le grand imprimeur. Montré comme un tyran enclin à la radinerie malgré sa fortune, Ishun exploite ses employé·e·s, et refuse l’aumône jusqu’à aider sa belle-famille, qui pourtant ne lui réclame que peu de kans pour subsister. Conscient des réalités financières, et s’occupant des comptes du Maître, Mohei décide de procurer son aide à O-San, épouse d’Ishun suite à un mariage arrangé, considérant qu’emprunter l’argent de l’époux n’est que justice pour aider sa Maîtresse. Trahi dans sa démarche par l’un de ses collègues utilisant la délation pour mieux se placer au sein de l’imprimerie, Mohei se retrouve imbriqué dans un quiproquo impliquant O-Tama, une jeune servante que le Maître « courtise » et tente de violer régulièrement, usant de son pouvoir sur elle et du fait qu’il ait tiré sa famille d’une condition précaire comme d’un droit de cuissage. O-San informée de la situation tente de confondre son époux, mais se retrouve surprise aux côtés de Mohei, scellant leur sort alors que les deux sont pris pour les amants qu’iels ne sont pas. Alors que la seule solution que les mœurs exigent sont la mort par suicide ou la crucifixion, O-San et Mohei décident de fuir ensemble, tandis qu’Ishun, conscient que la débâcle va aussi l’impacter, met ses efforts à l’œuvre pour ne pas que l’affaire s’ébruite, et cherche des solutions pour protéger sa réputation et son commerce.

Dans son exposition, Mizoguchi met en place un univers implacable, où l’on nous parle constamment d’honneur, de valeurs familiales, mais où toutes les interactions sont régies en réalité par l’appât du gain, le pouvoir de l’argent, auquel chacun·e est soumis·e. Même un personnage aussi horrible qu’Ishun nous est montré dans une position de soumission face à ses clients, ses créanciers, qui peuvent balayer son statut pourtant important d’un revers de la main. Les femmes sont évidemment les premières victimes, condamnées à devenir de simple faire-valoir où les hommes peuvent abuser de leurs statuts à leur guise, les pressions financières pesant sur leur familles leur permettant d’assouvir leur bas-instincts sans scrupules. Dans cette réalité impitoyable où la survie et la réputation l’emportent sur la raison, l’honneur n’est finalement qu’une utopie tant tout le monde est amené à devenir un monstre. Le périple d’O-san et Mohei est par conséquent semé d’embûches, tant par les desseins qui se fomentent chez celleux voulant éviter le scandale et tirer à profit de la situation, que par les rencontres qu’iels font, des inconnu·e·s envers lesquel·le·s iels doivent cacher leur réalité, et qui peuvent les dénoncer à tout moment, aux proches qui ne veulent pas que la situation les éclabousse. Ainsi, quand les propres parents de nos deux héro·ïne·s choisissent de les trahir, pour éviter les répercussions ou pour s’octroyer un statut « glorifiant » auprès des autorités, nous comprenons que tout espoir est vain.

Ce fatalisme est pourtant acquis dès le début de la narration. En choisissant de nous montrer deux amant·e·s condamné·e·s à la crucifixion dans les premières minutes du récit, et réduisant dans la foulée O-San et Mohei à leur condition de fuyard·e·s, Mizoguchi énonce d’emblée que l’issue ne sera jamais bénéfique pour le couple. Le chemin à parcourir n’est donc pas celui de l’absolution, qui ferait entendre à la société leur innocence face aux faits qui leur sont reprochés, et qui pourrait faire tomber le voile hypocrite autour des personnes tentant de les asservir. Il s’agit d’un combat plus intérieur, celui de découvrir leurs sentiments, de s’affranchir de leurs conditions imposées pour choisir la seule issue qui soit vectrice de noblesse dans un tel climat : mourir aux côtés de l’autre. C’est la pureté du geste, et le fait que ces désormais amant·e·s ont conscience du prix à ne pas se quitter, qui renvoie le miroir nécessaire à la prise de conscience générale. En choisissant de ne pas les montrer aller à l’échafaud, contrairement au premier couple de condamné·e·s dont on pouvait lire les regrets, le message est fort, intact : peu importe la fin du périple, tant que les âmes destinées parviennent à s’entrelacer. Leur fuite devient un parcours initiatique, qui leur fait perdre leurs acquis pour les ramener à l’essentiel. Une décision scénaristique que l’on retrouve également dans la mise en scène, qui joue par divers atouts de sa minutie pour magnifier son propos.

Lorsque nous sommes dans l’imprimerie, les cadres sont resserrés, se permettent quelques mouvements qui sont avant tout l’issue de panneaux très exacts. Par ce procédé, Mizoguchi symbolise l’ordre, et met rapidement en place les strates de pouvoir qui régissent le lieu. Les pièces sont montrées entières, dans des plans généralement longs, englobant parfois la séquence, et ce sont les comédien·ne·s qui se meuvent dans cet espace de jeu. Lorsque la fuite commence, et que l’on se retrouve dans des extérieurs, la caméra est plus libre, c’est elle qui se permet le mouvement, accompagnant le couple en fuite, s’affranchissant elle-même des codes ordonnés qu’elle s’impose dans son premier tiers. Tout en gardant un aspect précis et millimétré, elle nous dévoile bien plus d’envergure, par des cadres plus larges, qui démontre de la liberté qui s’offre à O-San et Mohei, mais aussi en se permettant des mouvements bien plus audacieux.

Mizoguchi est un orfèvre, cela n’a jamais fait le moindre doute. Son style qu’il a développé au fil de nombreuses années trouve ici un nouveau point d’orgue, où la poésie se mêle au grandiose. Tout en relatant une époque lointaine, Les Amants Crucifiés se pose en miroir d’une société japonaise contemporaine, qui est toujours très ancrée dans sa culture du paraître, de la réputation et d’un faux code d’honneur qui s’apparente encore à cette hypocrisie, développée de manière moins barbare mais toujours aussi virulente. En décrivant le passé, il s’attarde sur l’humain, ses tares, ses pré-requis qui l’enferment dans un manque d’épanouissement conséquent, et nous invite à éclater tout ça.

Les amants crucifiés, de Mizoguchi Kenji. Avec Kagawa Kyoko, Hasegawa Kazuo, Shindo Eitaro… 1h42
Film de 1955, sorti le 15 mai 1957

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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