C'est au cinéma Critiques

BAC Nord : Marseille, jungle hostile

Il y a de ces films dont la sortie n’est pas celle qui va couler des jours heureux. De par leurs sujets, leur traitement, la manière de comprendre et appréhender les choses, les mettre en forme, ils sont remuants, divisent, énervent, offrent des débats enflammés et passionnés. BAC Nord n’est clairement pas une réussite de tous les niveaux, mais est un exemple intéressant des dysfonctionnements qui surgissent dans le traitement douteux d’un fait divers et des visions de la société, qui salissent une forme pourtant ambitieuse et pleine de promesse. 

C’est à l’automne 2012 qu’un scandale éclate et prend possession de la Une des médias. 18 policiers de la BAC Nord marseillaise se retrouvent en garde à vue, dont certains envoyés en détention provisoire pour des faits de corruption, racket, trafic de drogue, violence et enrichissement personnel. Une affaire qui secoue les hautes instances, qualifiant l’institution policière jusqu’à des termes comme gangrène et une volonté de faire le nettoyage. Depuis la BAC Nord n’existe plus, le retentissement s’est peu à peu calmé et le procès qui s’est terminé en avril 2021 a vu sept policiers relaxés, et les onze autres écoper de peines de prisons avec sursis. Cédric Jimenez, intéressé par cette histoire, décide d’en faire un film, après avoir longuement hésité. Un choix compréhensible pour le cinéaste natif de Marseille, qui veut continuer son exploration des zones grises et tragiques phocéennes, après La French et sa plongée au cœur de la mafia des seventies. Par le biais de son producteur Hugo Sélignac, il obtient un accès aux procès-verbaux et aux policiers de la BAC impliqués. Par des échanges, des discussions, il reconstruit leur quotidien, leurs interventions, leur moments de vie. 

BAC Nord est un pur film de flics et semble-t-il ce qui en fait sa problématique. En se plaçant du simple point de vue des acteurs policiers, Jimenez n’obtient qu’à dessiner leur portrait. Un choix d’angle comme un autre, passionnant lorsqu’il est bien mené et dans une optique de filmer un corps de métier dans son exercice, mais qui oublie tout traitement de subtilité dans ses contours et la représentation de la réalité. La fiction se mélange avec l’envie de rester au plus près du discours et du témoignage des principaux accusés. Le métrage se crée sa propre représentation des choses, comme il le désire et l’imagine, et non comme il pourrait le voir sur le pavé. La BAC Nord, comme un regroupement d’hommes virils, chargés de faire respecter la loi et de montrer que le caleçon est impeccablement rempli. Pour en arriver à ses fins, il faut crier plus fort, ne plus faire respecter son insigne mais sa propre personne, se montrer hargneux et ne pas avoir peur de franchir les limites. De la figure américaine au cinéma d’Olivier Marchal et son obsession pour le flic vieille école qui sent la clope,  une représentation d’images véhiculées par des décennies droitardes qui met en avant la méthode, et le mâle qui résout par les poings et la violence le fond de ses problèmes. Plus d’intérêt pour la peinture de ses héros incompris dans leurs agissements et rongés, que par l’extérieur de la société. Le western urbain dans son intention de confronter les cowboys qui suivent les ordres, respectables face aux indiens de bas d’immeubles, cagoulés et hurlant par sauvagerie. 

Pour les besoins d’une action bourrine, la cité est une meute primitive, assoiffée d’adrénaline et d’envie de taper du flic pour être maîtresse des lieux et développer son business juteux. Jusqu’à des enfants sur les traces des aînés. Jamais personnifiée, mais toujours enragée comme une jungle sauvage. Ce qui crispe par le regard porté sur la banlieue et sa considération. Bac Nord fait surtout preuve de maladresse, lorsque depuis peu la fiction tente de déconstruire les clichés. Donner plus d’humanité, de sagesse, de justesse, d’espoir et d’avenir à des blocs de bétons et ses habitant·e·s longtemps placé·e·s dans le placard des rejeté·e·s et des outils de reportages du PAF. Sur quelques incursions proposées par le métrage, et de réflexions sur le pourquoi du comment il est convenu d’agir de la sorte, rien n’est développé, juste signifié, partiellement.

Il y a ce goût du retour en arrière, d’une pensée rance, à l’égard de toute envie de changement ou d’offrir une manière plus ouverte de voir les choses. La violence policière fait débat, elle se questionne dans des genres différents, allant du documentaire d’Un Pays qui se tient sage de David Dufresnes, à la mini-serie Antidisturbios de Rodrigo Sorogoyen. Jimenez a simplement le souhait de traiter ses flics comme des hommes qui ont du mal à arrondir les fins de mois. Si la BAC Nord a été condamnée, c’est parce que la vie n’est pas facile. Si on franchit les limites pour passer du côté des voyous, c’est parce qu’il n’y a pas d’autres choix. Sans être forcément intentionnel, il tente de justifier leurs actions de la manière la plus simplifiée possible. D’un sujet complexe et d’une affaire qui demande accès à quantités de documents, témoignages, et enquêtes, il est impossible de connaître tous les tenants et aboutissants. Le trio de BAC Nord est alors présenté comme des martyrs souffrant au fond d’une cellule, des simples victimes d’un système judiciaire qui les a poussés à bout. Et ce lors du tournage, avant même que le procès ait rendu son verdict définitif. La police n’a pas les moyens nécessaires, la hiérarchie fait pression, les abandonne quand il faut être présente, il y a la volonté de faire « des gros coups » pour que monsieur le Préfet ait son sourire en Une du journal.

Indéniablement, BAC Nord est un film politique, qu’on le veuille ou non. Car la Brigade anti-criminalité est le bras de l’État dans les zones urbaines à risques. Lancés en première ligne sans une once de considération, les agents sont confrontés à la dure réalité du terrain, des conditions de vies des populations et à la politique de la ville qui a vu le parcage de quantité de familles pauvres, d’étranger·e·s dans des coins réservés, sans s’en occuper pendant des décennies. La BAC tente d’écrire sa propre loi en dehors du devoir de l’uniforme, comme elle l’entend, en ayant un sens de l’engagement trop affirmé. Jusqu’à ce que des écoutes soient pratiquées et qu’on veuille rectifier les dérives longtemps cachées ou ignorées, pour se donner bonne conscience. Dans ce système, les victimes sont partout, des deux côtés, se font avoir par la violence vers laquelle elles sont poussées. La tentative de réhabilitation d’un camp plutôt que l’autre est douteuse et difficilement compréhensible. 

Mettre la lumière sur le discours de BAC Nord, sa représentation des banlieues et sa position sur une affaire sensible et complexe est un fait. Mais c’est aussi oublier de s’intéresser à ses pures qualités filmiques. Ce qui en fait une sensation étrange, d’être à la fois impressionné par sa forme, son caractère de cinéma, et en être réticent et déçu par ce qu’il véhicule. Et la conviction que Cédric Jimenez est un des cinéastes les plus ambitieux et techniquement accomplis dans le cinéma hexagonal actuel. Versatile dans ses appropriations de genres en quelques propositions seulement, en passant du thriller à concept (Aux yeux de tous), à la fresque mafieuse (La French) et à la reconstitution historique (HHhH). Il en vient avec BAC Nord avec une technique installée, et le savoir-faire accumulé au service d’une énergie de chaque instant. Évidemment inspiré par la culture américaine, il n’en fait pas une pâle copie mais trace son propre style du film de gangsters. Fluide, moderne, constamment en mouvement dans sa manière de filmer l’action, rythmé, nerveux, anxiogène, longtemps la qualité du polar français n’avait atteint un degré de perfectionnisme dans cette esthétique. Il aime sa ville et essaye de la rendre visuellement séduisante à l’écran sans jouer au touriste. Gilles Lellouche, François Civil et Karim Leklou semblent s’investir comme rarement dans leur trio. Qu’il s’agisse d’un quarantenaire avec de la bouteille et prêt à imploser, un récent père de famille, ou une tête brûlée qui n’a conscience de rien de ce qui l’entoure, la puissance et la colère déployées par les comédiens offre une intensité qui agite. 

Tourné et produit à destination du grand public, BAC Nord ne trahit jamais son envie de déménager, d’en mettre plein la vue et de jouer l’étendard d’un cinéma frenchie capable d’aller au bout de ses ambitions. Une sorte d’anti-Bronx, dans sa capacité à comprendre comment monter et correctement agencer un actioner pour lui donner un peu de matière. Marseille vit, chante, et bouillonne de l’intérieur. L’angle de rue et de quartiers est à l’étincelle de l’affrontement, de la confrontation entre grandes gueules, et insultes des familles. Puis, le scénario sort les armes, et offre une séquence stupéfiante de siège au cœur d’un immeuble qui scotche par son degré d’énervement, d’intensité et de réalisme. La réalité de « c’est ça la vraie vie » qui rattrape le métrage et entraîne la mise-en-scène à se mettre au service de son propos. Les fulgurances deviennent un moyen pour que chaque personnage du trio ait son acte héroïque. Malgré son pourrissement, le flic est un brave quoi qu’il en coûte. Même lorsqu’il s’agit de se faire respecter devant un pauvre voisin. Trop attaché à recoller sa fiction au cœur d’enjeux d’actualités, de présent, et de dramatisation du récit. Le fond prend le pas sur la forme, l’écrase, et efface le caractère de divertissement, pour devenir socialement inquiétant. Peut-être qu’en créant de toute pièce un univers, une dystopie, un pur objet de la pensée, en se positionnant autrement sur des sensibilités qui nous animent, nous déchirent, BAC Nord irriterait moins les esprits. Surement que le regard porté sur une œuvre détachée partiellement de la réalité de notre temps, serait différent. Le monde évolue, change, les films et ce qu’ils véhiculent aussi. BAC Nord est aussi fort qu’il est tristement problématique. 

BAC Nord, de Cédric Jimenez. Avec, Gilles Lellouche, François Civil, Karim leklou, Adèle Exarchopoulos… 1h47.
Sortie le 18 août 2021.

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