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[Angoulême 2021] L’Origine du Monde : panne de cœur et mal de mère

Dans la grande classe de la comédie française je voudrais l’élève turbulent. Oui, vous savez celui qui est au fond tout proche du radiateur. Il ne veut pas faire comme les autres, et au lieu de dessiner les belles lettres du conformisme avec son stylo plume et suivre la masse, il préfère piquer virulemment sa feuille grand carreaux avec le bic pour froisser le travail académique. Quitte à se faire remarquer, il ira jusqu’à mâchouiller le plastique pour jeter de l’encre sur ses camarades. Il ose tout l’élève turbulent, et ce n’est pas Laurent Lafitte avec son Origine du Monde qui dira le contredire.

On connaît le comédien aussi à l’aise dans le registre du drame que du rire, se bonifiant comme du bon vin pour surprendre du côté de Paul Verhoeven (Elle), Albert Dupontel (Au revoir là-haut) ou dans le cinéma de genre avec l’Heure de la sortie de Sébastien Marnier. Puis voilà le Lafitte cinéaste dans la sélection officielle cannoise made in 2020. L’avantage c’est qu’ils sont aussi brillants l’un que l’autre. Alors quand on mixe les deux, c’est pour avoir un plat bistronomique, dont on sauce même les plus infimes recoins.

Allô ! Maman, Bobo

Jean-Louis est avocat, un jour en rentrant chez lui après une séance de sport il réalise que son cœur est tombé en panne. Il s’est arrêté de battre et ne redémarre plus. Et pourtant Jean-Louis semble tout à fait conscient et en forme. Ne pouvant compter sur l’aide de sa femme et son meilleur ami pour savoir s’il est vivant ou mort, il n’a plus qu’une seule solution : faire confiance à une coach de vie un peu spéciale, qui lui ordonne de se confronter à l’origine de son existence. Le tabou ultime dira-t-on…

Difficile d’en dire plus sur l’Origine du Monde, tant le long-métrage mérite la dégustation de chaque surprise, de chaque trouvaille, de chaque réplique et saillie dont il regorge. Avec son premier essai comme metteur en scène, Laurent Lafitte s’ouvre grand les portes de la réalisation. Pourtant le film se situe au départ dans ce qu’on pourrait appeler les problématiques de la petite bourgeoisie parisienne qui est malheureuse malgré sa réussite. Mais un peu à la manière d’un débarquement de Borat dans un dîner mondain, il vient parasiter le glamour et la bien-pensance en surprenant tout le monde. En adaptant la pièce de théâtre du même nom de Sébastien Thiery pour en retravailler les dialogues, il montre qu’un élève turbulent n’est pas forcément le plus désastreux, mais a des choses à revendre. Avec son air culotté, insolent et sans gêne, il peut redonner noblesse à la calligraphie de la comédie. Une écriture incisive qui ne s’interdit rien, et qui frappe à tout-va. Ça chauffe comme des pneus de F1 sur du goudron et ça frôle le dérapage à chaque virage entrepris.

Après avoir participé à la démolition du couple dans Papa ou Maman de Martin Bourboulon, Laurent Lafitte s’attaque au cocon familial. Lorsque le terrain du bercail est abordé dans la comédie française, c’est la plupart du temps pour aller vers celui des enfants ingérables pour un père dépourvu de toute réactivité. Avec le but de divertir de 7 à 77 ans sans vraiment être salissant. Pour s’en prendre à la figure maternelle comme le fait l’Origine du Monde, il faut être solide. C’est courir le risque de s’attirer des foudres malveillantes soucieuses de protéger Dame Nature, origine de toute vie. Sauf quand la mère est précédée de belle, là c’est une autre paire de manches.

C’est peut-être là que le métrage offre le plus. Dans son envie d’être trash et méchant, quitte à vexer et déplaire. Parce que le film le sait, il ne peut pas faire l’unanimité pour s’attribuer une étiquette de populairement abordable. Non, le/la spectateur·ice doit être averti·e. Ce qui va être vu n’est pas un outil marketing pour la maltraitance des séniors ni un bras d’honneur à l’inculcation des bonnes manières, mais une simple fiction arrosée à l’humour noir, jouant avec le fil borderline. Avec une force, celle de faire sourire à la seconde, pouffer à la minute et provoquer l’hilarité au quart d’heure.

Une sombre histoire de fête des voisins

Portée par un quatuor au sommet – Laurent Laffite, Karin Viard, Vincent Macaigne (en faux-sosie de François Hollande version C’est mon choix) et Hélène Vincent – qui tire le meilleur de chaque scène et du personnage campé. S’amusant de la mise en scène et du cadre théâtral dans sa manière d’exploiter le comique de situation, pour provoquer le malaise, le rire grinçant jusqu’au quasi outrage. Iels sont tou·te·s un peu dingues, un peu tordu·e·s, mais terriblement truculent·e·s pour n’être jamais vulgaires. Et si vous pensiez avoir découvert le visage de l’Origine du Monde par le coup de pinceau de Courbet, il se pourrait bien qu’il ait 82 ans et qu’il s’apprête à en voir de toutes les couleurs.

L’Origine du Monde, c’est la meilleure définition d’ « à pleurer de rire ». Meilleure comédie de l’année ? À vous de juger. Mais un formidable exercice de la mâchoire après une journée un peu trop crispée, vilain comme on aime et qui fait du bien à la santé mentale. Oui Monsieur Lafitte, vous êtes doué !

L’Origine du Monde, de Laurent Lafitte. Avec Laurent Lafitte, Karine Viard, Vincent Macaigne, Hélène Vincent… 1h38.

Sortie le 15 septembre 2021.

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