Critiques Deauville 2021 Festivals

[DEAUVILLE 2021] Pleasure : Gimme, gimme

Pour cette 47e édition du Festival du cinéma Américain de Deauville, on rentre dans le vif du sujet dès le premier jour de la compétition. On vous a déjà parlé de Blue Bayou – vu à Cannes – qui a ouvert la compétition, et c’est Pleasure qui enchaîne les hostilités. Une plongée aussi fascinante qu’effrayante dans l’industrie pornographique.

Bella a 20 ans et des rêves plein la tête. Enfin, surtout un : devenir la nouvelle star du porno. Venue directement de Suède (en omettant de dévoiler les vraies raisons de son départ à sa famille), la jeune femme sait ce qu’elle veut. Rapidement plongée dans ce milieu, elle en découvre les avantages mais aussi les inconvénients et la toxicité inhérente.

Depuis les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, la sexualité semble prendre un nouveau tournant. Là où c’était la chasse gardée des hommes depuis bien longtemps, les femmes prennent le pas. Parlent plus et plus fort, affichent leur sexualité et la filment aussi de manière différente. On pense à Queens qui offre un autre visage au monde de la nuit et de ses stripteaseuses mais aussi au revenge movie Promising Young Woman. Une nouvelle fenêtre semble s’ouvrir dans le paysage cinématographique où les femmes offrent un nouveau regard plus bienveillant mais probablement aussi plus juste.

Les premières minutes du film donnent le ton : une femme et plusieurs hommes tournent une scène pornographique. Pas d’image, un simple fond noir et des phrases salaces et insultes qui fusent à tout va. Pas besoin de l’image pour s’imaginer la scène. À l’heure où nous sommes tou·tes·s abreuvé·e·s aux images pornographiques grâce à internet, cette industrie fait face à bon nombre de préjugés. Ninja Thyberg nous emmène dans les coulisses d’une industrie où tout est finalement très faux et très joué. Les acteur·ices sont des gens tout à fait normaux qui doutent parfois, veulent être les plus beau·lles·x devant la caméra. Certain·e·s prennent des médicaments pour se maintenir en forme tout le tournage tandis que la plupart des femmes passent par la case lavement de fond(s) en comble(s) (sans mauvais jeu de mot) pour paraître parfaites. Rapidement, la réalisatrice vient gratter cette couche de vernis brillant pour y dévoiler des choses beaucoup moins plaisantes.

Même si les femmes prennent de plus en plus d’importance dans ce milieu, il reste intrinsèquement un monde d’hommes. Des films réalisés par des hommes, avec des hommes (qui très souvent dominent le jeu) pour des hommes. La notion de consentement pour la femme devient alors quelque chose de très abstrait. Une scène ou un acte ne lui plaît pas ? Évidemment qu’elle peut dire non mais attention, de l’argent est en jeu donc ce serait dommage de jeter ça par les fenêtres. Dans une scène particulièrement rude et violente où Bella – pour grimper les marches de la célébrité – s’adonne désormais au sexe hard, on assiste impuissant à une rude bataille intérieure entre cette envie de montrer qu’elle est capable de le faire et celle de fuir, sachant que cette dernière est rapidement étouffée par le réalisateur et les deux acteurs présents qui font pression sur elle pour l’obliger à terminer même si ce sera dans les pleurs. Moment de douceur cependant quand Ninja Thyberg met en avant le porno dit « féministe ». D’ailleurs, de plus en plus de sites pornographiques féministes voient le jour sur internet. Des films tournés par des femmes, avec des femmes (mais pas que), pour des femmes et pour enfin donner une autre vision. Un tournage BDSM avec des règles, des safe words et un endroit sécurisé où tout le monde est à l’écoute de chacun·e et où le maître mot est… plaisir.

La réalisatrice s’attaque encore à un autre morceau tout aussi important : la sororité. Ce concept aussi plaisant et rassurant qu’il peut être toxique. Dans un premier temps, on nous présente Bella et les autres jeunes filles avec qui elle partage une maison et qui sous toutes gérées par le même agent. Alors que l’amitié et les soirées bières sont au rendez-vous et offrent un vrai endroit où chacune peut s’exprimer et se sentir libre et protégée, ce cercle si précieux semble aussi bien fragile lorsqu’il s’agit de travail et d’échelle sociale. Car au final, chacune est prête à écraser l’autre pour devenir la meilleure quitte à sacrifier ses amitiés. Le rêve vire au cauchemar pour Bella qui perd de son innocence et son humanité à mesure qu’elle se hisse parmi les meilleures. Il faut réussir, il faut montrer sa force quitte à détruire les autres. Une idée captée à merveille dans une scène fille-fille avec Bella et une autre jeune femme qui apparaît comme THE superstar du porno où cette dernière se plaît à rabaisser Bella en refusant de lui faire un cunnilingus sous prétexte qu’elle a des pertes blanches qui seraient odorantes. Le réalisateur donne alors à Bella un harnais et il est fascinant de voir qu’à partir du moment où elle prend la place de « l’homme » (du fait qu’elle peut pénétrer sa collègue), elle laisse sa rage éclater, devenant ainsi les hommes qu’elle déteste tant lors de sa scène hard. Le début d’une lente descente aux enfers et d’une réflexion quant à ce qu’elle devient.

Pleasure va faire jaser, c’est certain. S’attaquer à ce sujet est dangereux, peut franchir les mauvaises limites mais Ninja Thyberg réussit à avoir ce regard intelligent, plein de compassion mais aussi de réflexion sur ce qui va, ce qui ne va pas et ce qu’il faudrait améliorer dans ce milieu. Pleasure, c’est une claque monumentale en plus de révéler une actrice formidable : Sofia Kappel, qui porte ce film à elle seule.

Pleasure de Ninja Thyberg. Avec Sofia Kappel, Revika Reustle, Evelyn Claire… 1h49
Sortie le 20 octobre

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