C'est au cinéma Critiques On rembobine

L’Échiquier du vent : entre le ciel et l’enfer

Phénix revenu de ses cendres, L’Échiquier du vent apparaît comme un véritable miracle. Ce film iranien réalisé par Mohammad Reza Aslani en 1976, rapidement censuré après sa sortie, bénéficie enfin d’une sortie française, et Martin Scorsese, à l’origine de la restauration pour Cannes 2020, ainsi que Carlotta Films, distributeur français, sont à remercier tant il s’agit d’un pur trésor cinématographique.

Dressant un portrait au vitriol d’une certaine bourgeoisie locale, L’Échiquier du vent est un exercice de style aussi déroutant qu’éreintant. Dès son introduction où une musique nous enivre sur fond noir, avant d’assister à une destruction de petites jarres, l’atmosphère envoûtante fait effet. De la rigidité des cadrages, faisant office de tableaux nous présentant les différentes forces en présence – une femme handicapée aux allures de sorcière et sa servante, un homme manipulateur –, ressort une étrangeté déconcertante. Sans poser d’enjeux initiaux, Mohammad Reza Aslani déplace ses pions, un roi de bonne fortune contre une reine diminuée mais maline dans une tour d’ivoire déguisée en immense maison. Chaque cadre équivaut à une case dans laquelle nous vivons une intensité stratégique floue, qui force l’œil à s’attarder sur chaque détail de ces longs plans. Chaque reflet, chaque mouvement, chaque son, est sujet à la plus grande attention, et l’on ressent, sans connaître la raison, une menace planante, omniprésente dans cette demeure hors du temps.

Une demeure que l’on ne quitte jamais vraiment, sauf pour de brèves escapades extérieures dans le jardin où les servantes font la lessive en parlant. Des apartés qui sonnent comme un chœur antique tant elles reflètent l’évolution narrative sous-jacente. D’abord sérieuses, ces séquences finissent par devenir prétexte à une émancipation alors que la bourgeoisie s’effrite dans un jeu de massacre où l’entre-soi s’entre-tue peu à peu. Les cases initiales deviennent des pièges dont on ne peut s’extraire, où le mouvement dans le cadre cède au mouvement du cadre, à l’image des déplacements de caméra – d’une lenteur étouffante –, qui prennent de plus en plus de place jusqu’à nous malmener. Tout semble étiré, interminable, et l’on frémit de savoir comment chaque scène va se terminer.

Assistée d’une direction sonore quasi fantasmagorique – bruits de « fantômes », cris de loups à l’extérieur de la maison –, la mise en scène sert un double conflit politique. Celui d’une société gangrenée par un patriarcat toxique, qui semble immortel – même après son assassinat, le rire du défunt habite encore les lieux, et l’on pense évidemment aux Diaboliques de Clouzot –, mais aussi de l’hypocrisie d’une classe sociale élevée qui ne peut être vaincue que dans le sang, d’un impossible vivre ensemble entre riches et pauvres. Distillant chacun de ces effets au compte goutte, en ayant toujours un coup d’avance sur le spectateur, Mohammad Reza Aslani est le vrai joueur d’échecs ici. Il quitte le drame social pour flirter avec le genre horrifique dans un climax qui rappelle tant le cinéma muet – le filtre orange ajoute un charme intemporel à cette séquence quasi fantastique –, que l’œuvre de John Carpenter.

Mortifère, oppressant, L’Échiquier du vent joue la carte de la radicalité stylistique pour mieux nous confronter à une vision noire de l’Iran d’antan. Sa censure d’époque ne surprend guère tant sa critique est grinçante et violente. Au-delà de son atour politique important, il est le témoin d’une vision d’un artiste unique, dont la découverte aujourd’hui semble d’une nécessite absolue. Là où le cinéma est en proie à l’échec, il nous assène un mat fulgurant pour redonner espoir et l’envie de relancer une nouvelle partie.

L’Échiquier du vent de Mohammad Reza Aslani. Avec Fakhri Khorvash, Shohreh Aghdashloo, Mohamad Ali Kershavarz, … 1h41

Sortie le 18 août 2021 (Carlotta Films)

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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