Critiques Festivals L'Étrange Festival 2021

[L’ÉTRANGE FESTIVAL 2021] Prisoners of the Ghostland : Cage-simir et le gloubiboulga

Grande attente de cette édition de L’Étrange Festival aux côtés du plastiquement exceptionnel Mad God de Phil Tippett et autres Fièvre de Petrov – c’était avant que l’on apprenne que Donnie Yen vient pointer son nez lors de la clôture, ce qui en a fait frémir plus d’un·e –, Prisoners of the Ghostland nourrit tous les fantasmes. Les retrouvailles du festival avec l’un de ses habitués, Sono Sion, auteur qu’il est souvent difficile de qualifier tant il peut osciller entre le génie absolu et le foutraque malhabile (mais qui n’en possède pas moins de charme). Rencontre entre le Japonais et Nicolas Cage, pour une association qui suscite autant d’excitation que d’appréhension, l’acteur étant lui aussi une boîte à surprises, qui peut émerveiller, ou énerver. Comme toujours avec le réalisateur, il faut venir préparé·e, même si cette fois, au-delà de l’expérience éprouvante, la qualité est difficilement au rendez-vous.

Pour sa nouvelle aventure visuelle, Sono Sion, comme souvent, convoque ses pairs qu’il se plaît à référencer, pour un spectacle qui cite, utilise ses points d’ancrage pour mieux s’en détacher et s’approprier son langage. On commence avec New York 1997, où l’ami Cage – appelé sobrement Le Héros – se retrouve, à l’instar de Kurt Russell en son temps, affublé d’un dispositif qui l’élimine s’il ne mène pas à bien sa mission. Point de président et de mallette à secrets à récupérer, il s’agit cette fois d’une fille, Bernice (Sofia Boutella), que son « grand-père » charge Le Héros de retrouver, et ramener à lui sous cinq jours max. Manque de pot, la gosse n’a pas que disparu, elle est prisonnière d’un univers particulier et affranchi des normes classiques, le Ghostland, où d’étranges fantômes mènent la vie dure aux locaux. Après le melting pot de la ville que l’on croise en premier lieu, où samouraïs se mêlent aux cow-boys, à une ville encore plus bigarrée, où le temps ne s’écoule plus, et où chacun·e vit avec ses propres règles et obsessions. On retrouve des décors désolés singeant les quatre obsessions de George Miller, et à ce qui semble de la bricole à l’écran, nous rappelant les gimmicks d’un Gilliam. Dans cet enchevêtrement d’univers qu’il tente d’accorder, Sono Sion se perd, ne parvenant à faire exister son intrigue, qu’il affuble de lourdeurs plombant méchamment le récit.

S’il est toujours divertissant de voir Nic Cage se faire exploser la couille, et en faire des caisses à ce sujet, sa partition le fait osciller entre un sous-jeu étrange, où il tente des postures diverses et des gueules improbables, et son surjeu réjouissant, qui sied parfaitement à ce type de métrage. On a l’impression qu’il est constamment bridé, figé, attendant comme s’il était en veille que chacun des éléments s’écoulent pour le moment où l’action le concerne enfin, et qu’il peut se déployer, rattrapant alors tous les moments où il n’était qu’une ombre sur l’écran. À l’instar du film, qui tantôt développe bien trop ses propositions jusqu’à la dégueule, et tantôt laisse toutes ses pistes de côté, on ne sait jamais où se placer devant ce Prisoners of the Ghostland, qui ne sait jamais comment développer son scénario. Un anti-héros absolu qui est là pour péter des bouches et peut s’avérer plus dangereux que celui qui l’emploie ? Trop rude, autant mettre un flashback agaçant pour ajouter des lignes au personnage montrant qu’il n’est « pas si méchant » et intimement lié à l’issue de sa quête. On se doutait bien que la carte du « méchant garçon au grand cœur » allait débouler, et de toute façon, l’écriture des personnages est obsolète quand ces derniers sont juste des prétextes à activer les diverses séquences, mais il n’y avait pas besoin d’en faire autant. La panoplie de personnages développés se voit donc sur-écrite quant à leurs archétypes, alors que sous-écrite pour le reste, jusqu’au « grand méchant » de l’histoire, qui se veut une critique de l’impérialisme américain, l’homme blanc avec du pouvoir que l’on se sent obligé d’habiller d’un blanc cristallin au cas où on ne l’aurait pas compris. Ce genre de défauts pointant vite leur museau, on s’ennuie rapidement, essouflé·e par ce trop-plein de rien, et ce pas assez de tout. Et s’il y a beaucoup de choses à sauver, elle sont surtout présentes sur le papier.

À voir comment Sono Sion s’amuse à moquer son antagoniste, on se plaît à fantasmer les coulisses du film. Si sa santé a malheureusement évincé le tournage aux États-Unis initialement prévu, on pourrait presque croire que le réalisateur est allé voir du côté de l’oncle Sam, n’a pas aimé ce qu’il y a vu et ce qu’on a voulu lui imposer, et est revenu avec un scénario modifié et l’envie de balancer un gros glaviot, tant la proposition initiale n’est plus qu’un lointain souvenir. On retrouve cependant la patte de l’auteur dans nombre de moments. Dans certaines scènes d’action, la caméra s’envole, propose des chorégraphies inspirées dont elle témoigne de l’inventivité – on pense notamment au combat entre le Héros et Yasujiro, où les deux hommes éliminent sbires de tous bords pour pouvoir épurer le terrain de leur affrontement. La direction artistique foisonnante de détails offre aussi à qui veut s’y perdre un dédale visuel, dans lequel on peut s’attarder sur chaque petit élément, y compris ceux suggérés par l’univers sonore, qui se sont perdus dans le hors-champ tant tout a eu du mal à rentrer dans le cadre. On ne peut le nier, le cinéma de Sono Sion est d’une générosité à toute épreuve, et une proposition de chaque instant, qu’elle charme ou non.

Il est d’ailleurs dommage de voir tant d’efforts mis en œuvre, pour aboutir sur un résultat qui tient si peu la route. La rencontre entre les deux fous est finalement anecdotique, un moment qui peut s’avérer plaisant à passer si l’on aime le délire proposé mais qui se noie vite derrière les œuvres phares de Sono Sion. Sa filmographie étant débordante de métrages, nous savons pertinemment qu’il s’agit toujours d’un quitte ou double, et que le temps d’y réfléchir, d’autres films feront déjà surface. Certains encore plus bancals, d’autres extrêmement brillants. Prisoners of the Ghostland n’est probablement pas la porte d’entrée la plus aisée pour pénétrer dans l’esprit atrophié du cinéaste, mais il constitue une pièce de puzzle indéniable et logique pour quiconque veut tenter de comprendre les contours et aspects de son cinéma.

Prisoners of the ghostland, de Sono Sion. Avec Nicolas Cage, Sofia Boutella, Bill Moseley… 1h43

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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