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Orange Mécanique : une histoire de violence

Il existe de ces œuvres dont le pouvoir d’évocation est tel que leur simple mention sait éveiller les esprits, même de celleux n’y ayant jamais fait face. Orange Mécanique est de ceux-ci tant on imagine immédiatement ce qui en a fait son succès. Cinquante ans après sa sortie, et alors que Warner le ressort dans une nouvelle édition 4K Ultra HD, peut-être l’occasion est-elle venue de retomber dans la spirale de violence qui anime le chef d’œuvre de Stanley Kubrick.

Le plan d’ouverture pose le ton par rapport au malaise intense qu’engendre le long-métrage. Par ce long travelling arrière partant du regard fixe d’Alex (Malcolm McDowell, tout bonnement exceptionnel), Kubrick semble nous rappeler directement à notre passivité par rapport aux exactions puis aux malheurs de son personnage principal. C’est un geste de défi, une plongée dans la psyché d’un narrateur qui nous prend la main, essentiellement de force, dans un avenir supposé proche où le chaos d’une société se rapprocherait presque de l’anticipation si on ne constatait pas perpétuellement sa nature contemporaine. Il en sort une gêne permanente qui ne nous lâche jamais, une étreinte étouffante qui sert à mieux appuyer ses propos par ses prises de ton particulièrement risquées mais maîtrisées à souhait par Stanley Kubrick.

En effet, si l’on souligne (à juste titre) la violence engendrée par notre protagoniste principal, on en oublie régulièrement la critique de fond sur l’uniformisation de la société et son impossibilité d’appréhender la violence sans la légitimiser (le sort des compagnons d’Alex). « We live in a society » crieront les incels, auxquels pourraient se raccrocher Alex, mais il n’empêche que l’attaque, acide par son ironie mordante de la part de Stanley Kubrick, fonctionne toujours autant. Pire : elle résonne tristement dans l’actualité, rendant un film qui aura scandalisé par sa violence toujours intemporel dans ses reproches. Ses remarques, bien qu’amenées avec une grandiloquence proche du grotesque par ses effets, restent d’une pertinence forte, parvenant à amener cinquante ans après sa sortie des réflexions passionnantes sur l’intériorisation et l’extériorisation d’une violence se manifestant de multiples façons.

La froideur des institutions se ressent grandement dans les visuels, bien aidés en ce sens par une direction artistique aimant à souligner l’inhumanité de son monde. Les quelques couleurs chatoyantes dans certains décors ne servent que de façade, masque bien fragile d’un monde où tout est voué à la destruction, en particulier l’âme. Si certains peuvent voir dans le traitement subi par Alex dans la deuxième partie du long-métrage un juste retour des choses au vu de ses actions, on peut y déceler toute l’incompétence d’un système judiciaire qui n’arrive pas à contenir ses criminels, au point d’espérer les détruire de l’intérieur par la torture. L’enfermement permanent subi par Alex reflète plutôt bien cette obstruction de sa personnalité, tout en n’esquivant pas la place omniprésente d’un narrateur bien loin d’être fiable.

L’équilibre global se révèle passionnant tant on sent un contrôle perpétuel de la part de Stanley Kubrick dans une œuvre hurlant à la déconstruction et à l’anarchie. Ses longs plans séquences savent appuyer l’influence d’Alex avant qu’une reprise de dos ne fasse que le dépersonnaliser et le mettre au même niveau que les forces de l’ordre, expiant également leur violence avec une brutalité déshumanisante partagée. Le chemin de croix que vit Alex amène moins une forme de cycle que des enjeux en miroir, ce dont profite Kubrick pour mieux souligner sa froideur clinique à souhait mais néanmoins chargée artistiquement.

La ressortie de ce morceau de cinéma en Blu-Ray 4K Ultra HD chez Warner ne fait dès lors que renforcer l’absence de rides à ce légendaire film. Orange Mécanique  mérite ainsi sa réputation mais également qu’on creuse pour mieux appréhender ses propos ironiques sur l’illusion d’une société en pleine possession de ses moyens alors même que ce sont ses faux semblants qui en font une farce gigantesque. L’occasion n’est donc que plus belle pour mieux appréhender toute la richesse d’un chef d’œuvre du septième art, amèrement contemporain par ses thématiques et dont la puissance n’en reste que plus brutale encore.

Orange Mécanique de Stanley Kubrick Avec Malcolm McDowell, Patrick Magee, Michael Bates… 2h16.

Sorti le 21 avril 1972.

À propos Liam Debruel

Passionné de cinéma depuis ma découverte de Super 8 dans un petit cinéma de village, j'essaie de découvrir le plus de films possibles avec un éclectisme passant de Kubo et l'armure magique à Alléluia sans aucune autre transition que mon amour pour le septième art. Fan de J.J. Abrams et doté d'un humour absolument raté, je profite de ma passion pour l'écriture en rédigeant des chroniques tentant d'être pertinentes. Je reste toujours animé par mon envie de partager mon amour pour les oeuvres qui retournent mon petit coeur de belge dans tous les sens.

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