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Marie-Antoinette : « This, madame, is Versailles. »

Nous sommes en 2006. Sofia Coppola présente son troisième film en tant que réalisatrice au festival de Cannes après les très appréciés The Virgin Suicides (1999) et Lost in Translation (2003). Le sobrement intitulé Marie-Antoinette met en scène Kirsten Dunst dans le rôle de la dernière reine de France et présente sa vie, de son mariage avec Louis XVI en 1770 jusqu’aux prémices de la Révolution en 1789. Cependant, les critiques cannoises se montrent étonnement froides envers le long-métrage, jugé trop frivole, trop lisse, trop hollywoodien, bref, trop. Pourtant, le film propose une plongée exceptionnelle dans l’esprit et le monde d’une femme que l’on connaît trop peu et que l’Histoire a vite fait de réduire aux défauts qui lui étaient reprochés. 

Le but de Sofia Coppola est bien clair et mis en avant dès le début du film : dépolitiser l’histoire qu’elle raconte pour en tirer l’essence et l’humanité de ses personnages principaux. Ici, pas de reproches ou de stéréotypes, Marie-Antoinette est présentée comme ce qu’elle était réellement, c’est-à-dire une adolescente, mariée à 14 ans et reine d’une des plus grandes puissances au monde à 18. Dès ses premiers pas à Versailles, elle ne se reconnaît pas dans tout le cérémonial imposé à la cour (on pense notamment à la fameuse scène du lever qui démontre avec humour le ridicule de l’étiquette), ce qui la rend encore plus attachante aux yeux du/de la spectateur·ice, perdu·e comme elle face à toutes ces règles et coutumes. Dans la première partie, Sofia Coppola montre le vrai problème de Marie-Antoinette : une enfant que l’on oblige à se comporter en femme mais qui possède une propension à l’excès qu’aucune figure parentale ne peut calmer. C’est précisément cette absence de figure parentale dans sa nouvelle vie qui perd la jeune femme dans sa vie d’adulte.

La particularité du film se trouve dans la vision qu’a la réalisatrice de Marie-Antoinette, une vision qui s’inscrit parfaitement dans l’archétype de ses personnages principaux. La reine se montre constamment détachée de tout, préférant vivre dans l’exubérance du moment présent pour en réalité cacher la profonde solitude qui l’habite. Les gens sont attirés par elle comme on le serait face à une figure que l’on sait inatteignable mais dont on espère saisir la plus petite chose : on voit en elle une amante, une amie frivole et décadente, une reine peu exemplaire et trop dépensière mais jamais personne ne prend la peine de la comprendre vraiment. Sofia Coppola choisit de réimaginer une figure de l’histoire à laquelle elle s’identifie en démontant le masque que les gens lui imposent et en montrant ce qui se cache derrière. 

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Comme Marie-Antoinette, Sofia Coppola a grandi dans la bulle dorée que ses parents ont créé, et n’a jamais connu le vrai monde avant de devenir adulte et de prendre son envol, ce qui ne sera jamais le cas de Marie-Antoinette et causera sa perte. La jeune reine représente le vide profond occasionné par une vie de perpétuels excès, soit ce que Sofia Coppola aurait pu avoir si elle ne s’en était pas détachée. 

La bulle est représentée visuellement dans la photographie du film qui rend les excès de Marie-Antoinette dans les jardins de Versailles presque irréels, comme dans un rêve car c’est là que l’esprit de la jeune femme est enfermé : dans un rêve éveillé dont elle ne se réveille que trop tard, aux prémices de la Révolution. La manière dont Sofia Coppola met en scène la cour de France (une des institutions les plus guindées du monde) modernise le tout (notamment grâce à une bande-son indé-rock, signature de Sofia Coppola). Mais cet effet de cage dorée se trouve également dans les décors, notamment le château de Versailles (l’équipe a reçu une dérogation exceptionnelle afin de s’y installer), ses couloirs luxueux et fantasmagoriques que la vraie Marie-Antoinette a foulé il y a quelques siècles de cela. Les costumes achèvent de reconstituer parfaitement l’ambiance de l’époque en rivalisant de fanfreluches, colifichets et frivolités en tout genre.

Il est difficile de parler du film sans aborder l’incroyable performance de Kirsten Dunst en Marie-Antoinette. L’actrice retrouve Sofia Coppola après The Virgin Suicides et offre une performance nuancée et aux multiples facettes. L’évolution du personnage se lit extrêmement bien dans le jeu de Dunst, on passe de l’innocence et des gestes maladroits et impulsifs d’une enfant à la langueur et la légèreté insouciante d’une femme qui ne sait pas que son monde va bientôt s’effondrer. Le duo Coppola-Dunst, qui s’est retrouvé ensuite dans le certes moins réussi Les Proies en 2017, fait des merveilles.

Photo du film Marie-Antoinette - Photo 11 sur 28 - AlloCiné


Tout comme son personnage principal, le Marie-Antoinette de Sofia Coppola se résume difficilement en une phrase, tant le fond de l’œuvre est dense et sujet à de multiples interprétations selon les sensibilités de chacun·e. Pourtant, elle rend justice à une femme qui a longtemps été salie et que l’on ne connaît aujourd’hui qu’à travers des portraits huilés et impersonnels pour celle qui ne fut qu’au final victime de ses propres excès et de l’adolescence dont on l’a privée.

Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Avec Kirsten Dunst, Jason Schwartzman et Judy Davis… 2h03

Sorti le 24 mai 2006

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