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La Fracture : Chaos contemporain

Après le touchant Un amour impossible en 2019, Catherine Corsini revient pour questionner nos divisions sociales avec La Fracture. Un regard engagé sur des blessures passées et actuelles mais de manière trop didactique.

Une nuit dans un hôpital parisien, Kim, une infirmière qui enchaîne sa sixième nuit de garde de la semaine, est la parfaite représentation des volontés du personnel en grève (plus de moyens humains et matériels, une valorisation du travail effectué) tout en ne voulant pas altérer au traitement des patient·es alors qu’un affrontement gilet jaune/police éclate dehors. Raf et Julie, un couple proche de la rupture, Yann, gilet jaune blessé et d’autres patients se succèdent aux urgences débordées dans une nuit qui s’annonce longue…

Le film dresse plusieurs portraits dont celui de la détresse de l’hôpital public et de cette infirmière (Kim) qui tient à bout de bras l’enchaînement des consultations et l’impatience des patient·es. Omniprésente dans le service, tiraillée entre sa volonté de (bien) faire son travail, les soins aux patient·es et sa vie personnelle, elle est le personnage le plus intéressant de l’intrigue (son interprète, Aïssatou Diallo Sagna, est une réelle aide-soignante). Cette précarité du personnel hospitalier est mise en parallèle avec les manifestations des gilets jaunes : deux groupes invisibles et oubliés des politiques français, celleux qui manifestent durablement sans réactions gouvernementales et celleux qui manifestent en continuant de travailler (avec un seul ruban « en grève » pour signifier leur mécontentement).

La Fracture est un intitulé pluriel, c’est celle d’un couple aux problèmes (très) bourgeois mais à l’amour/l’affection réciproque et intense. C’est également celle d’un bras (celui de Raf qui l’amène à l’hôpital) et, bien sûr, la fracture sociale entre personnages qui semblent imperméables et inaudibles les uns pour les autres. Cette lutte des classes est maladroite et très stéréotypée avec par exemple des gilets jaunes, qui sont forcément des travailleur·ses précaires et criard·es. Le regard posé sur les différents protagonistes manque de distance et tombe dans le bien-pensant systématisé. L’espace est également en relation avec le titre : le huis-clos dans un hôpital fracturé qui s’apprête à imploser sous ses différentes pressions. Un lieu qui semble pourtant en sécurité en comparaison avec l’extérieur, violent, mais qu’on ne montre presque pas. Seule l’abnégation du personnel soignant fait le lien entre cette violence dans les rues et les aléas médicaux : tous les patient·es sont soigné·es de la même manière (que ça soit un rhume ou une blessure par balles) qu’importent leurs origines sociales ou leurs positions politiques. Pas de place pour hiérarchiser ou légitimer les différentes souffrances.

Catherine Corsini souhaite dire beaucoup (trop) de choses tout gardant une proposition légère (avec un humour excessif) l’empêchant de dépasser son constat initial : la représentation de l’opposition de classes qui s’arrête presque au tandem Pio Marmai/Valéria Bruni-Tedeschi. L’un est gilet jaune (énervé, forcément), l’autre est une petite bourgeoise (qui porte un manteau de luxe et se permet de le jeter après une seule tâche) et leurs joutes verbales ne s’éloignent jamais des clichés. Le scénario ne semble avancer que pour tenter de rapprocher les différents protagonistes et de colmater leurs brèches de manière factice (notamment la scène entre le CRS et le gilet jaune à la fin).

Les différentes fractures présentées sont intéressantes mais ne reposent pas sur un scénario assez fin et beaucoup trop didactique. Certaines scènes ne sont là que pour démontrer une vérité énoncée plus tôt, comme si le/la spectateur·ice ne pouvait pas comprendre un fait sans passer par une démonstration de force en images. Catherine Corsini place son approche thématique/politique avant sa représentation cinématographique et c’est tout de même problématique.

La Fracture de Catherine Corsini. Avec Pio Marmaï, Marina Foïs, Valérie Bruni-Tedeschi et Aïssatou Diallo Sagna. 1h38

Sortie en salle le 27 octobre 2021. Présenté en compétition Officielle au Festival de Cannes 2021

À propos Dimitri Euchin

Médiateur culturel dans un cinéma de Dunkerque (tout là-haut dans le Nord), mon amour du 7ème art est venu avec un DVD de Pulp Fiction acheté sur une brocante à mes 15 ans. Depuis ? Amateur du travail de Woody Allen (jusque Blue Jasmine), Abel Ferrara, Bertrand Blier, Yorgos Lanthimos… Je travaille sur une thèse concernant un agrégateur de films pour Christian Clavier (cahier des charges : personnage imbuvable + morale douteuse mais millions d’entrées), toute aide est la bienvenue !

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