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Rétrospective Tsui Hark #3 : Guns & Roses

Avec désormais trois films à son actif – Shanghai Blues, Working Class, et Peking Opera Blues – la Film Workshop est bien lancée. Pensée comme un « atelier », la société de production se veut un espace de liberté artistique et créative pour de jeunes réalisateurs en devenir. Liberté en théorie du moins, Tsui Hark n’hésitant pas à s’immiscer dans les tournages de ses productions pour en réaliser plusieurs séquences jusqu’à être considéré comme co-réalisateur officiellement (Swordsman, L’Auberge du Dragon ou The Big Heat) et officieusement (Histoire de Fantômes Chinois aurait été en grande partie réalisé par Tsui Hark). Les réalisateurs travaillant pour Tsui Hark ne jouissent pas de la même liberté qu’il exige lorsqu’il passe derrière la caméra. Il existe néanmoins une exception, et non des moindres.

Le Syndicat du Crime 1 & 2

Au début des années 80, Tsui Hark rencontre un réalisateur au fond du trou. Bien qu’il ait déjà réalisé quinze films avec l’étiquette du plus jeune réalisateur de l’histoire de la Shaw Brothers, il est contraint de réaliser des comédies pour lesquelles il n’a aucun contrôle artistique. Sa déprime est telle qu’il songe sérieusement à arrêter le cinéma. Tsui Hark, lui, est frustré par la frilosité des studios à Hong Kong – qui refusent de financer son projet qui deviendra Shanghai Blues – qui produisent à la pelle les mêmes comédies et films de kung-fu : « En 1982, je suis parti voyager autour du monde pour échapper au formatage qui régnait alors dans l’industrie du cinéma de Hong Kong. J’étais tellement lassé de voir sempiternellement les mêmes histoires racontées de la même manière avec les mêmes acteurs que je ne pouvais plus aller au cinéma ni même regarder la télévision sans avoir la nausée. »1.

Une amitié naît rapidement entre les deux réalisateurs, qui passent de longues soirées à disserter sur le cinéma et leurs envies de révolutionner l’industrie. Après la création de la Film Workshop, Tsui Hark souhaite produire le projet très personnel et atypique de ce réalisateur : le remake d’un film de gangsters japonais (Story of a Discharged Prisoner) auquel il injecterait la noblesse du Wu Xia Pian, l’épure et l’atmosphère envoûtante de Jean-Pierre Melville, la violence radicale de Sam Peckinpah, et les chorégraphies musicales de Jacques Demy et Fred Astaire. Le réalisateur en question n’est autre que John Woo, et le projet devient Le Syndicat du crime. Porté par l’incroyable charisme de Chow Yun-Fat, le film est un succès retentissant à Hong Kong. Son influence est telle que la jeunesse de Hong Kong s’identifie immédiatement à Chow Yun-Fat, reprenant ses codes vestimentaires, et que des dizaines de copies du métrage sont produites dans les années qui suivent. Des films ne retenant souvent que les fusillades sanglantes et stylisées ainsi que l’iconisation des gangsters, oubliant volontairement l’aspect tragique et humain du métrage de John Woo, et surfant pour un bon nombre sur la popularité de la star (Flaming Brothers, Rich & Famous, Tragic Hero).

En plus d’être un énorme succès et une date dans l’histoire du cinéma de Hong Kong, Le Syndicat du Crime est probablement le seul film produit par la Film Workshop où le réalisateur bénéficie d’une totale liberté artistique. John Woo laisse en effet exprimer son style et ses influences sans retenue sans que Tsui Hark ne fasse obstruction dans le processus de création. Les différends artistiques font cependant leur apparition dès la sortie du film. Alors que John Woo – revigoré par le succès – planche sur ce qui deviendra par la suite The Killer, Tsui Hark entend immédiatement capitaliser sur le succès du film et développer une suite. Une approche certes purement commerciale mais nécessaire pour sécuriser les finances de la Film Workshop, surtout après la production du film qui faillit être arrêtée pour cause de dépassements de budget2. Réticent à l’idée de réaliser un deuxième Syndicat du crime, John Woo est carrément hostile à l’idée lorsque son producteur lui impose le retour de Chow Yun-Fat, dont le sort à la fin du premier film laisse peu de place à sa présence dans une suite. C’est ce qui pousse John Woo à envisager cette suite comme un préquel du premier épisode racontant l’origine de l’amitié entre Chow Yun-Fat et Ti Lung. Idée abandonnée par son producteur.

Intéressé ni par l’idée d’une suite, ni par l’histoire, John Woo opte finalement pour la surenchère en termes de fusillades violentes et spectaculaires : « J’ai conçu ce second film comme une surenchère permanente. Mais pour tout vous avouer, je ne l’aime pas énormément. Il n’a pas été très agréable à tourner. Le passage américain était très compliqué pour des raisons de préparation, de budget… »3. À ce titre, la séquence finale est souvent citée (notamment par Quentin Tarantino) comme étant la plus grande fusillade jamais filmée au cinéma. Une véritable séquence apocalyptique d’anthologie uniquement égalée par John Woo lui-même dans certains de ses films suivants. Un sentiment étrange traverse Le Syndicat du crime 2, un film totalement schizophrène, à la fois jubilatoire et complètement barré dans des séquences véritablement autres (Chow Yun-Fat qui mange du riz). La mésentente se poursuit cependant lors de la production de The Killer, Tsui Hark imposant par exemple l’actrice Sally Yeh (Shanghai Blues et Peking Opera Blues) dans le rôle de Jennie alors que John Woo veut que le personnage soit une musicienne de jazz noire en hommage à Cathy Rosier dans Le Samouraï.

Les désaccords s’intensifient au cours du tournage de The Killer, si bien que John Woo décide de ne pas montrer les séquences tournées et montées du film, craignant que son producteur ne retourne ou remonte des passages. Bien qu’impliqué dans le projet (il est à l’origine de plusieurs séquences du film, dont une discussion sur les hauteurs de Hong Kong entre Chow Yun-Fat et Chu Kong), Tsui Hark se montre de plus en plus réservé vis-à-vis du style du réalisateur, principalement par son utilisation des ralentis. Trop nombreux, trop stylisés selon lui. Devant l’échec du film à Hong Kong, Tsui Hark met de côté le film. C’est Terence Chang, ami et producteur de John Woo, qui décide de le diffuser dans plusieurs festivals en Occident (Cannes, Milan et Toronto) où il commence à se faire la réputation qui est la sienne aujourd’hui, et se fait remarquer par plusieurs grands noms du cinéma (de Scorsese à Oliver Stone). Le divorce artistique entre John Woo et Tsui Hark, en revanche, semble inévitable.

Le Syndicat du Crime 3

Face aux difficultés financières rencontrées par la Film Workshop, Tsui Hark entend capitaliser sur la notoriété de Chow Yun-Fat et lance la préparation d’un troisième volet. John Woo écrit un premier traitement, reprenant l’idée d’un prequel situé dans les années 70 au Vietnam, alors que la guerre fait rage. Il quitte cependant la production à cause de ses désaccords avec Tsui Hark. Il reprend son idée originale pour en faire un film plus personnel, basé notamment sur son adolescence, Une Balle dans la Tête. Il en faut néanmoins plus pour freiner Tsui Hark, qui reprend le scénario de John Woo et réalise le film lui-même.

Le Syndicat du Crime 3 est clairement le mal-aimé de la saga, probablement du fait qu’il peut être vu comme une trahison des épisodes réalisés par John Woo tant il s’en éloigne. Si l’on excepte le titre du film et la présence de Chow Yun-Fat (qui reprend le rôle de Mark du premier épisode), le film s’éloigne drastiquement des autres métrages. L’histoire laisse de côté Ho (Ti Lung) et Kit (Leslie Cheung) – ils ne sont même pas évoqués au cours de l’histoire – tout comme une scène clé du premier film où Mark raconte dans sa jeunesse avoir été forcé de boire de l’urine. Quant aux deux principaux thèmes musicaux de la saga (le thème principal et celui de Chow Yun-Fat), ils ne sont entonnés qu’une seule fois dans le film. Une façon pour Tsui Hark de s’approprier la franchise et réaliser un film personnel, malgré l’aspect mercantile de la production.

Tout d’abord en situant l’intrigue au Vietnam en 1974, alors que le pays est en pleine guerre, et peu avant la chute de Saïgon (en 1975). Si l’intrigue développée par John Woo devait se situer au cours de la même période, elle prend un aspect plus personnel et politique avec Tsui Hark, qui rappelons-le est né dans ce pays : « En m’attelant au projet, j’étais très curieux à l’idée de mettre un personnage de fiction dans un environnement qui m’est personnel. Ayant grandi au Vietnam, j’ai abordé des thèmes très proches de moi dans Le Syndicat du crime 3. Je crois que c’était ma manière de dire que le projet n’était pas seulement une prolongation des deux autres films, mais aussi une œuvre nouvelle, différente. »4. Il se dégage en effet du film une émotion profonde que l’on ressent dès son introduction, qui suit Mark atterrir à Saïgon depuis Hong Kong, et dont on imagine que le cinéaste se projette à travers ce personnage : « C’était très émouvant. […] Vingt ans après, cet endroit est resté intact, étrangement semblable, alors que le monde extérieur a changé. À Saïgon, j’avais l’impression d’être prisonnier du passé. Si bien que quand je suis revenu à Hong Kong, j’étais totalement déboussolé… »5.

En faisant de la guerre du Vietnam une véritable toile de fond de son film, Tsui Hark réalise sans conteste l’épisode le plus politique de la saga. Le réalisateur montre au spectateur des séquences de manifestations pacifiques réprimées dans le sang, d’attentats à la bombe, et traite directement de la question des réfugiés dans son dernier acte. Des séquences faisant écho aux évènements ayant eu lieu au Vietnam… mais également à Hong Kong. Alors que le film est en post-production, les évènements de la place Tian An Men prennent place avant de se terminer de la façon dont on sait. Difficile de ne pas penser que ce montage parallèle entre le trio de héros flânant dans les rues de Saïgon tels des touristes sous de la musique pop cantonaise, et des images réelles superposées de manifestations pacifiques et de militaires est influencé par ces évènements. Une opposition qui reflète la situation de Hong Kong à l’époque, tiraillée entre la Grande Bretagne et la Chine, entre réussite économique et craintes face à la prochaine rétrocession. Une thématique présente dès les premiers films du cinéaste qui renvoie directement au final de L’Enfer des Armes.

On reconnait également l’influence de Tsui Hark par la présence de la superbe et regrettée Anita Mui dans le rôle de Chow Yin Kit, une évolution notable dans une saga qui fait beaucoup plus la part belle aux hommes. Une constante dans le cinéma de Tsui Hark, qui place ses personnages de femmes au centre de ses récits (comme nous l’avons déjà évoqué dans la deuxième partie de cette rétrospective). Lors de la pré-production du premier film, Tsui Hark a carrément proposé à John Woo de remplacer le trio principal par des femmes. Le personnage de Kit se place donc dans la continuité du travail du cinéaste, puisqu’il fait de ce personnage l’élément central du récit. C’est elle qui incarne le rôle de mentor pour Mark, pour en faire l’homme que l’on connaît dans le premier volet – jusque dans son apparence lorsqu’elle lui offre le manteau du film de John Woo – alors qu’il est au départ présenté comme un homme maladroit incapable de tenir une arme. C’est également elle qui introduit Mark et Man (Tony Leung Ka-Fai) au monde des trafics, qui motive chacune de leurs actions, et est au centre d’une rivalité amoureuse entre les deux cousins.

Anita Mui se permet carrément le luxe de voler la vedette à Chow Yun-Fat (rappelons-le, l’homme le plus classe du monde). À la fois forte et fragile, elle impose sa présence, son charisme et véhicule les émotions du film. Son personnage, la relation qu’elle noue avec Mark et Man, ainsi que le personnage de Mark dans lequel Tsui Hark intègre des éléments de sa propre histoire, font de ce film un drame intimiste plus qu’un film d’action. On comprend que cet aspect n’est pas ce qui intéresse le plus Tsui Hark, tant les scènes d’action n’arrivent jamais à la hauteur de celles des prédécesseurs, moins spectaculaires, moins chorégraphiées, moins inventives que celles réalisées par John Woo. Jamais le film n’atteint le degré de jouissance de la séquence de l’hôtel, du port, et bien sûr encore moins du final du deuxième volet.

Détail amusant, les fusillades sont presque intégralement filmées au ralenti… ralentis dont il reprochait à John Woo l’utilisation intempestive dans Le Syndicat du crime 2. Difficile de savoir si le cinéaste les considère comme faisant partie de l’identité de la série ou comme une façon de dilater le temps dans l’action, ce qu’il réussit sans aucun doute. Une action étant filmée par un plan, les raccords permettent une lisibilité parfaite des séquences d’action, mettant en valeur les poses iconiques de Chow Yun-Fat et surtout Anita Mui, qui fait éclater toute sa classe à l’écran lorsqu’il s’agit de tenir un M-16 d’une main.

Plus intime que spectaculaire, œuvre qui se démarque littéralement des précédents pour être un épisode à part (le sous-titre en version originale Love and Death in Saïgon pourrait d’ailleurs se suffire à lui-même), Le Syndicat du crime 3 est une pure œuvre de cinéma qui surpasse son statut de produit mercantile. L’histoire d’amour entre Mark et Kit est au cœur d’un récit où les petites histoires sont surpassées par la grande histoire (guerres, misère, réfugiés). L’une comme l’autre sont tragiques et construisent l’être humain qu’est Mark, ce qui intéresse le cinéaste bien plus que l’idole qu’il est aux yeux de la jeunesse de Hong Kong. Comme à son habitude, Tsui Hark retrace l’histoire de son pays, sa quête d’identité, à travers une icône devenue instantanément mythique. Le cinéaste n’a d’ailleurs pas fini de s’attaquer aux icônes de son pays.

1 – Postface de Tsui Hark pour le coffret DVD Le Syndicat du crime
2 – Interview de Tsui Hark : https://www.youtube.com/watch?v=eSrmwk5JrBs
3 – Interview de John Woo pour le coffret DVD Le Syndicat du crime
4 – Postface de Tsui Hark pour le coffret DVD Le Syndicat du crime
5 – Interview du réalisateur – Le Cinéphage n°13 spécial Asie (1993)

Le Syndicat du crime, de John Woo avec Chow Yun-Fat, Ti Lung, Leslie Cheung… 1h35.
Sorti le 20 Mai 2008 en DVD.

Le Syndicat du crime 2, de John Woo avec Chow Yun-Fat, Ti Lung, Leslie Cheung… 1h45.
Sorti le 20 Mai 2008 en DVD.

Le Syndicat du crime 3, avec Chow Yun-Fat, Anita Mui, Tony Leung Ka-Fai… 2h05.
Sorti le 20 Mai 2008 en DVD.

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