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Rétrospective Terry Gilliam #4 : Le besoin de problèmes pour créer

Dans sa volonté de retours à ses premièrs amours, Gilliam se laisse une nouvelle fois séduire par une promesse de studio. Mais contrairement à l’Armée des 12 singes, le tournage de Frères Grimm ne lui permet pas autant de libertés, et fait renaître en lui cet aspect revanchard, qui lui offre un nouveau tour de rage.

2005 : L’origine des contes : introspection des Frères Grimm ?

Après sept ans d’absence, Gilliam revient à des amours récurrents. Sa lubie pour l’univers des contes le rend tout indiqué pour s’occuper d’une adaptation fantasmée de la vie des frères Grimm, ce duo de mythographes à qui l’on doit, entre autres, Blanche-Neige, Hansel Et Gretel ou encore Raiponce. Autant dire que l’imaginaire développé par Terry Gilliam au cours de sa carrière est prédestiné à leur rendre un fervent hommage. Il y ajoute cette thématique qu’il adore, celle des menteur·ses compulsif·ves, transformant les frangins en arnaqueurs jouant d’artifices techniques pour se faire passer pour des exorcistes auprès des populations locales qui les somment de les aider moyennant quelques deniers bien mal mérités. Tentant l’arnaque de trop, la fratrie se retrouve aux griffes d’un bien étrange mythe, où la magie cette fois-ci semble bien réelle. Un terrain que le cinéaste connaît bien, mais qui lui cause pourtant bien des retors. La promesse annoncée s’estompe vite, et Les Frères Grimm s’avère être une véritable catastrophe.

Peu de choses vont dans le métrage. On note en premier lieu la photographie hasardeuse, où Newton Thomas Sigel peine à magnifier le trop plein d’éléments à l’écran. En voulant faire un pot pourri des contes et légendes folkloriques qui ont été abordé·es de près ou de loin par les Grimm, Gilliam veut trop en faire, et se perd dans ses élucubrations. En résulte un montage chaotique, où tout s’enchaîne sans grande compréhension et hurle dans tous les sens. Point de moments oniriques où l’on peut apprécier un minimum de décor, le tout sent le studio frelaté, et les effets numériques ajoutent une couche de médiocrité à l’ensemble. Loin de ses effets en dur qui offrent un cachet incontournable à ses films, la fracture entre ce cinéaste du passé et sa tentative de modernisation à tout prix est béante. Le film est moche, et chaque apparition d’une créature fantastique ou de tout élément ayant recours au numérique fait méchamment grincer des dents. Dernier élément qui n’est pas des moindres : les acteur·ices en roue libre, qui ne savent jamais ce qu’ils doivent jouer ni comment le jouer.

Il y a pourtant des figures habituées du cinéma de Gilliam. On pense notamment à Jonathan Pryce, qui n’en est pas à son coup d’essai, et n’arrive que difficilement à exister dans les cadres où il est inclus. Lena Headey, encore inconnue, n’échappe pas à l’archétype de la demoiselle en détresse et bénéficie d’une écriture dont le soin est inexistant. Peter Stormare, qui revient balbutier dans Zero Theorem, se perd dans un surjeu total où ses accents généralement appréciés ne lui confèrent ici que peu de charme. Et il faut évidemment mentionner le duo de tête, dont Gilliam ne tire pas grand chose. Le réaliste Matt Damon face au rêveur Heath Ledger sont tellement antinomiques que jamais ils ne s’accordent, si bien que leurs interactions, bien qu’avec une évolution logique dans la narration, paraissent souvent incompréhensibles pour des personnages censés être frères. La manière dont les différent·es protagonistes sont abordé·es relèvent de ce trop-plein cité plus haut, où chacun·e tire la couverture sans que cette dernière ne convienne à quiconque.

Pour autant, nous sommes en plein dans un film de Terry Gilliam, et le nier serait faire preuve de mauvaise foi. On y retrouve son utilisation des focales destinées à créer le malaise – ici vomitif – ainsi que son amour pour les personnages maltraités par les sociétés, qui trouvent grâce aux yeux des spectateur·ices quand le monde alentour les condamne. L’identité du britannique suinte par tous les pores, ne retirant en rien les maladresses bien trop présentes pour en apprécier les aspects, mais procurant un charme, une curiosité morbide qui nous fait avoir une certaine affection pour le récit. Un métrage bancal, raté sur énormément de points, mais qui témoigne de la volonté de son auteur de se moderniser, d’essayer d’amener ses thématiques dans un carcan visuel plus actuel. Une certaine forme de grandiloquence dans la débauche d’effets que les moyens techniques ne parviennent malheureusement pas à suivre. Surtout, une tentative d’approche du grand public, de faire un film pop-corn et populaire, qui enferme Gilliam plus profondément encore dans ses névroses.

2005 (bis) : L’expiation avec Tideland

Difficile d’ailleurs de concevoir une proposition aussi intime de la part de Terry Gilliam quand il sort à peine des Frères Grimm. Avec Tideland, il se place non seulement en érudit du cinéma de l’étrange, mais aussi en narrateur névrosé qui détourne la beauté des contes au profit de la noirceur inévitable du monde. À la manière d’un Lewis Carroll qui n’entrevoit pas forcément l’épopée de son Alice comme une aventure féérique, Gilliam montre les travers de l’imagination dans ce qu’il y a de plus malsain, une échappée à une réalité bien glauque qui rend la facétie psychique tout aussi morne.

Le nouveau voyage se passe dans l’esprit de Jeliza-Rose, une petite qui a bien besoin de son imagination pour échapper à son quotidien. Fille de parents toxicomanes, l’accoutumance de ces dernier·es est telle qu’elle en vient à régulièrement préparer les barbituriques des daron·nes, sans jamais réaliser le cocktail mortel qu’elle les aide à ingurgiter. À la mort de sa mère, elle se fait embarquer par Noah, le paternel, dans la ferme d’enfance de ce dernier, qui succombe rapidement à une nouvelle séance à base de piquette. Désormais cadavre, Noah se décompose, et Jeliza-Rose ne le réalise pas, la gamine partant vivre ses aventures imaginaires pour venir lui conter lorsqu’elle en sent l’envie, lui reprochant juste de ne pas être à son écoute et de « dormir un peu trop ». L’univers qu’elle s’est construit se relève être tant une carapace qu’une prison, et Jeliza-Rose ère à la recherche de nouveaux repères, tout en pensant que papa va se réveiller.

Les techniques cinématographiques de Terry Gilliam prennent ici un sens nouveau. Sa manière de coller sa caméra à ses personnages en perturbant le point nous plonge malgré nous dans l’esprit biaisé de l’enfant, et ce qui semble au premier abord une fable glauque devient un véritable cauchemar habité. La manière qu’a Jeliza-Rose de réagir avec les événements qui surviennent, ses discussions incessantes avec les têtes de ses poupées, qu’elle personnifie de façon schizophrénique, tant de preuves que l’enfant est perturbée et que les repères qu’elle aborde risquent pleinement de profiter d’elle. Sa rencontre avec Dell, sa voisine, et son frère Dickens n’aident par conséquent pas la fillette à aller mieux : l’une étant à moitié folle, possessive et totalement tournée vers le passé dont certains éléments suggèrent une relation incestueuse avec feu Noah, l’autre étant benêt, figé en enfance suite à une opération ayant mal tourné. Le bal schizophrénique prend une autre tournure, chaque personnage pouvant s’approprier la personnalité de son acolyte, et Jeliza-Rose enfilant tour à tour chaque panoplie. Loin d’un procédé incompréhensible, ce choix narratif démontre du besoin de la gamine de trouver une stabilité émotionnelle, et de s’approprier le quotidien mental de celleux qu’elle croise pour découvrir si cela lui sied. L’obsession de Dickens pour le train traversant la vallée qu’il identifie comme un monstre responsable de ses malheurs et qui détient sa famille, la réappropriation du corps de Noah par Dell qui le déclare vivant, chaque personnage en est quête de ce cocon, qu’il soit imaginaire ou créé de toutes pièces. 

Le pari est d’autant plus risqué que nous sommes constamment dans l’esprit de Jeliza-Rose, qui ne quitte quasiment jamais l’écran. Partition difficile pour Jodelle Ferland, alors âgée de 11 ans, qui jamais ne faiblit dans son jeu juste et précis, dont l’excentricité ne vire jamais à la parodie. Si dans les rares moments où il est en vie, Noah nous régale avec ses obsessions pour le Jotlund et la mythologie nordique, qui dévoilent la folie héréditaire qu’il insuffle à sa progéniture, le fait de caster Jeff Bridges pour jouer un cadavre est d’une audace absolue. On imagine bien le comédien du Fisher King accepter l’entreprise pour la beauté et l’ironie du geste. Tideland est organique, laisse une impression durable sur les esprits, tant dans la douce amertume qui se dégage de cette mélancolie ambiante, que dans l’ode à l’imagination qui atteint encore ici une sublimation propre au cinéaste. Malgré les travers qu’elle représente quand il s’agit de la survie d’une enfant victime d’une totale aliénation, il n’en distille pas moins une certaine fascination, qui contribue au morbide de l’œuvre. Et s’il faut découvrir Tideland relativement averti·e, le film est un passage essentiel à quiconque souhaite comprendre Terry Gilliam, tant il concentre l’essence-même de son cinéma.

2009 : La malédiction gilliamiesque continue avec L’imaginarium du Docteur Parnassus

Le retour vers la volonté de proposer un conte moderne ne se passe décidément jamais comme prévu pour le cinéaste américain. En même temps, comment réagir lorsque l’un des acteurs principaux de sa nouvelle intrigue casse sa pipe en plein milieu du tournage ? Deuxième collaboration après Les Frères Grimm pour un Heath Ledger affaibli, qui décède dans des circonstances tragiques. Le sort s’acharne, mais Gilliam décide d’aller de l’avant, et de trouver une astuce pour complexifier son récit et pouvoir changer le physique du personnage comme il le souhaite. Par chance, toutes les scènes qu’il a pu tourner avant la tragédie se passent dans le monde réel, et il peut jouer d’illusion pour le reste de sa mélopée.

Le principe de l’imaginarium est simple. Un monde alternatif, agrémenté par l’imaginaire de celleux qui y pénètrent, où se déroule un mystérieux combat, presque ancestral. Une fois les fantasmes du/de la voyageur·se dévoilés, deux choix se présentent, l’un plus tentant que l’autre. D’un côté, le trépas certain ; de l’autre, une sortie heureuse hors de la cabine à mirages. Un combat entre ce pauvre Parnassus, victime de sa propre cupidité, et du diable en personne, à qui il a vendu bien plus que son âme en échange de l’éternité. Dans ce dilemme d’egos peut se voir la notion du final cut, et de la façon dont la personnification des producteur·ices, ici par le Diable, tente de s’approprier la fin des histoires que propose Parnassus, alter-ego de Gilliam à peine dissimulé. Alors que Parnassus s’apprête à sacrifier sa fille atteignant ses 16 ans, objet du deal entre les deux entités, le Malin lui propose un nouveau jeu, mettant en action son imaginarium : s’il parvient, lors des prochaines entrées, à sauver un certain nombre d’âmes, alors le Démon le laissera, lui et ses proches, en paix.

Pour ce qui est des proches de Parnassus, on retrouve l’habituelle bande de parias, une troupe aux airs de cirque qui déambule de ville en ville pour proposer leur étrange expérience de réalité imaginative. Des portraits rejetés, moqués par la société qui les croise, que ce soient les jeunes éméchés voulant s’amuser un peu trop violemment avec elleux, ou les représentant·es plus bourgois·es qui les ignorent pour leur caractère « différent ». Une police qui en cas de dilemme s’en prend immédiatement à elleux, sans tenter de distinguer les faits. Mais la caméra n’est pas dupe. L’utilisation des focales déformantes propres au cinéaste est forcée sur cette foule toujours menaçante, là où ses personnages, malgré la définition de leur étrangeté, sont montrés de manière plus claire, plus épurée. Une manière de dire que la « normalité » n’est pas celle que l’on imagine, mais bien celle qui accepte en son sein les personnes au sens des réalités moins normé. À ces joyeux·ses luron·nes vient se greffer Tony, un homme au lourd passé qu’il garde secret, manquant de se suicider, qui apporte autant le caractère racoleur dont a besoin Parnassus pour attirer ses cibles vers l’imaginarium qu’un danger étrange, semblant semer une nouvelle malédiction sur cet équilibre déjà fragile. Un danger qui fait d’ailleurs peur à l’incarnation de Belzébuth elle-même, s’empressant de redistribuer les règles du jeu avec ce bon vieux Parnassus.

S’ajoute un rythme décousu, qui passe d’une information à l’autre en ajoutant intrigues amoureuses, rivalités, et beaucoup d’éléments qui encombrent une intrigue déjà bien trop riche. Comme si la réalité de l’imaginarium et ses enjeux ne suffisaient pas, Gilliam sature le monde réel, voulant démontrer des dilemmes de ses personnages de façon trop appuyée. On ne sait jamais où donner de la tête tant chacun·e d’elleux tire constamment la couverture, enchaînant les sous-récits avec malhabileté. La lassitude s’installe vite, une envie d’arrêter d’essayer de comprendre, en addition de certaines choses qui énervent, comme l’écriture de Valentina, ayant pris soin de son père toute sa vie et ne s’étant jamais ouverte au monde, mais qui à l’approche de ses 16 ans se voit écrite comme une nymphe en chaleur pour sublimer les délires lubriques de papy Terry – on essaie de lorgner vers du Argento, m’sieur Gilliam ? –. Pourtant, dans ses délires visuels, les passages de cet imaginarium qui reviennent aux premières amours de Time Bandits, de cet aspect conte éveillé ou tout flirte avec l’aquarelle, le métrage parvient à fasciner, à donner l’envie d’y revenir pour le décortiquer, et d’admirer la prouesse ultime que nous offre le cinéaste pour pallier les déboires.

On indiquait dans l’introduction de ce chapitre le fait que toutes les scènes tournées avant le décès de Heath Ledger faisaient partie de la dimension réelle, et que c’était, d’une certaine manière, un coup de bol pour le cinéaste. L’idée qui lui permet de mettre en boîte ses rushes est justement d’utiliser l’imaginarium pour créer des doubles imaginaires à Tony. Chaque fois que ce dernier franchit le miroir déformant, une nouvelle incarnation prend vie, partant sur un nouvel aspect de sa personnalité. Idée astucieuse quand Tony joue la carte du mystère et ne veut dévoiler son passé : il se voile, se donne de nouvelles images, pour troubler les réalités quant à ce qu’il est, ce qu’il a fait. À trois incarnations, trois acteurs différents : on retrouve ainsi Johnny Depp, retrouvant Gilliam depuis Las Vegas Parano, Jude Law et Colin Farrell, grimés pour l’occasion, et pour que l’illusion soit parfaite. Une démarche audacieuse, accompagnée de nombreuses critiques qui voyaient le tournage s’arrêter là, mais qui démontre de la ténacité de l’auteur. L’imaginarium du Docteur Parnassus est malheureusement un film trop bancal pour être bien considéré, surtout au vu du palmarès de son réalisateur. Une nouvelle synthèse de nombre de ses obsessions, un conte complet, arborant tous les rebondissements inhérents au genre, mais sûrement pas assez maîtrisé pour que l’on puisse saluer la maestria. Il demeure une affection pour les plus admiratif·ves de son travail, qui se concrétise par cet aspect « cinéma de copain·ines ». Christopher Plummer et Tom Waits se font plaisir, comme heureux de se retrouver devant l’objectif ensemble, et leur joie de participer à l’aventure est communicative. On se contente de ce que l’on a.

Les frères Grimm, avec Matt Damon, Heath Ledger, Lena Headey… 1h59
Sorti le 5 octobre 2005

Tideland, avec Jodelle Ferland, Janet McTeer, Brendan Fletcher… 2h
Sortie le 26 juin 2006

L’imaginarium du docteur Parnassus, avec Christopher Plummer, Tom Waits, Heath Ledger… 2h02
Sorti le 11 novembre 2009

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