Critiques On rembobine

My Own Private Idaho : Sur la route, sans Kerouac

Si les premiers films de Gus van Sant sont passés quasiment inaperçus auprès de la critique et surtout du grand public, My Own Private Idaho installe le jeune réalisateur comme figure de proue du cinéma américain indépendant des années 90. Mettant en scène le duo Keanu Reeves et River Phoenix, le film est une plongée mélancolique dans le spleen constant d’une jeunesse désœuvrée et sans avenir mais liée par des liens que le mot “fraternel” ne serait pas assez fort pour désigner.

On suit ici Mike et Scott, deux meilleurs amis et prostitués de Portland. Mike est orphelin et souffre de narcolepsie causée par son enfance difficile, Scott est le fils rebelle et fuyard du maire de Portland. Tous deux vivent en “communauté” avec d’autres prostitués dans une immense maison décrépie dirigée par Bob, un proxénète à moitié dégénéré qui leur sert de figure paternelle, jusqu’au jour où ils décident de se lancer dans un grand voyage pour retrouver la mère de Mike.

Le film commence en nous présentant la relation de Mike et Scott : tous deux semblent avoir une amitié de longue date et n’hésitent pas à s’entraider lorsque c’est nécessaire. Ils vivent dans le moment présent avec une telle ardeur qu’elle semble maladive car la seule crainte qu’ils partagent est celle du futur, ce même futur qui les terrifie parce qu’ils n’en veulent pas. L’avenir est synonyme d’une vie ennuyeuse et terriblement fade, pour Scott comme pour Mike, là où le présent duquel ils ne semblent pas vouloir sortir est rempli de possibilités, représentées à l’image par les routes infinies qui peuplent le film. La route représente la fuite et le sentiment grisant de liberté, tout ce à quoi Mike et Scott aspirent. Certes, rien d’original mais si pertinent au vu des deux protagonistes.

my own private idaho (1991) on We Heart It

Le réalisateur choisit délibérément de rester évasif sur la question de la prostitution. Les scènes de sexe sont plus évoquées que montrées (à la seule exception de celle dans l’hôtel, mise en scène comme un tableau de la Renaissance plus qu’une relation payée) ce qui paradoxalement les rend plus marquantes et presque choquantes. On voit ces jeunes hommes décrire sans émotion leur première passe, leur viol pour certains ainsi que le traumatisme occasionné. On ne peut s’empêcher d’être frappé·e par leur jeunesse à l’écran. Scott va sur ses vingt-et-un ans et il est explicité que Mike est plus jeune encore, ce qui achève de troubler le/la spectateur·ice lorsque l’on sait également que les deux sont prostitués depuis un certain temps. Van Sant fait également exprès de jouer sur le physique juvénile de ses deux acteurs, notamment River Phoenix qui possède cette jeunesse très marquée dans ses traits et dans sa manière de se comporter ; ce n’est qu’un adolescent qui ne connaît pas grand-chose de la vie et encore moins de l’amour. Le/la spectateur·ice s’en rend encore plus compte lors de la (fameuse) scène au coin du feu où Mike avoue à Scott qu’il l’aime dans une phrase déchirante de naïveté enfantine : “je pourrais aimer quelqu’un même si l’on ne me payait pas. Je veux dire… je t’aime. Et tu ne me paies pas”. Les mots résonnent dans l’air et la vérité se dévoile : Mike n’a jamais connu d’autres relations que ses coups d’un soir, il est seul et il en sera probablement toujours ainsi. Après tout, qui voudrait d’un prostitué narcoleptique, sans domicile ni famille ?

Tout ce développement rend la fin d’autant plus amère. La jeunesse en quête de tout ce qui n’est pas à sa portée s’efface et Scott et Mike deviennent la chose même qu’ils se sont jurés de ne jamais devenir. Scott se marie et prend la relève de son père, se perd dans le luxe plat et sans saveur de sa nouvelle existence. Mike continue sa vie de vagabond en étant encore plus esseulé qu’il ne l’était avant, et sans aucune perspective d’avenir. Cette profonde divergence qui apparaît entre les personnages est représentée dans la scène de l’enterrement de Bob (bienfaiteur et figure paternelle de Scott et Mike) et du père de Scott en toute fin de film. Ils n’appartiennent plus au même monde, rien ne les relie et chacun regarde l’autre presque avec étonnement, comme si les deux se demandaient secrètement à quel moment s’est opéré le changement qui a creusé le fossé entre eux.

Si Keanu Reeves se débrouille plutôt bien dans son rôle de fugitif téméraire, c’est bien le talent brut de River Phoenix qui ressort le plus. Capable de montrer autant d’émotions qu’il en réprime avec seulement un regard, le jeune acteur (malheureusement décédé deux ans après la sortie du film) incarne à la perfection la complexité de son personnage avec une émotion et une sensibilité déstabilisante de pureté. Le duo fonctionne, les deux se complètent parfaitement et se mettent mutuellement en valeur tout en donnant forme avec brio au lien si spécial qui lient leurs personnages.

Image gallery for My Own Private Idaho - FilmAffinity

My Own Private Idaho est un de ses films qui laissent un sentiment étrange à l’apparition des crédits de fin. Entre mélancolie profonde et spleen entêtant, Gus van Sant offre une ode à la liberté, aux jours sans lendemain et aux vagabonds dont la seule échappatoire réside dans l’ombre ondulée d’une route sans fin. Car après tout, comme le disait si bien Jack Kerouac, “la route, c’est la vie !”

My Own Private Idaho de Gus Van Sant. Avec Keanu Reeves, River Phoenix, William Richert… 1h44

Sorti le 10 octobre 1991

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