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Affamés : Hello, hello, I’m a creature called Wendigo

Toujours sympathique que de voir le nom de Scott Cooper affilié à un projet. Les plus assidu·es le suivent depuis Crazy heart, qui introspectait les souffrances d’un chanteur de country music sans tomber dans les travers pathos de Bradley Cooper et son Star is born. On avait également remarqué Les Brasiers de la colère, témoin des meurtrissures de l’Amérique profonde. La reconnaissance, du moins pour le public hexagonal, vient de Black Mass mais surtout d’Hostiles, western crépusculaire qui avait le bon ton de comprendre ses codes sans jamais les copier. Pourtant, lorsque nous regardons les affiches d’Affamés, et que le nom du réalisateur peut raviver les meilleurs des souvenirs, c’est une communication axée autour de Guillermo del Toro, qui a lâché ses deniers productifs pour que le film voit le jour, qui est mise en avant. Si sa vision de l’Amérique en proie à son auto-destruction est toujours là, Scott Cooper opère ici une plongée dans l’horreur, mettant parmi ses protagonistes principaux·ales un enfant. Le raccord avec le cinéma du Mexicain se fait rapidement, même si nous en sommes bien éloigné·es.

Lorsque Julia revient dans la ville de l’Oregon où elle a grandi pour y exercer en tant qu’institutrice, elle ne se doute pas que son périple émotionnel, et les démons qu’elle doit affronter, ne sont pas que personnels. Elle qui a subi les violences de son père, aux côtés de son frère Paul – devenu le shérif local, et bien plus discret quant à ses traumas personnels –, se retrouve en Lucas Weaver, l’un de ses élèves, qui semble être en proie à de sérieux problèmes familiaux. Sous-alimenté, le garçon est solitaire, introverti, semble totalement replié sur lui-même et les dessins que la maîtresse trouve, tous représentatifs de soucis bien plus profonds qu’il n’y paraît, alertent Julia. Pour la ville, les Weaver sont des parias. Le père, Frank, est un drogué notoire, que Paul a souvent embarqué en garde-à-vue, et un jeune frère, Aiden, âgé de 7 ans, est quant à lui absent des radars, prétendument pour une éducation à la maison, selon Lucas. Dans un lieu reclus où tout le monde se connaît, on s’étonne d’ailleurs de ne pas avoir entendu parler des dernières frasques de Frank, jusqu’à le supposer mort. Déterminée à ne pas voir ce qui a pu lui arriver se reproduire, Julia décide d’enquêter sur les conditions de vie de Lucas, alors qu’une série d’étranges meurtres commence à survenir dans la bourgade.

Par l’aspect méticuleux de sa mise en scène, Scott Cooper rend aisément hommage aux fleurons du cinéma d’horreur. Une ambiance soignée, et la langueur qu’il insuffle à sa vision de l’Amérique, toujours au bord du précipice par ses personnages tragiques qui subissent leur condition, aident à nous plonger dans le métrage, créant la tension autour de la mystérieuse créature qui règne dans l’ombre. Lorsque nous entrons dans la demeure des Weaver, c’est un climat encore plus anxiogène, renforcé par la photographie froide, plus terne que les extérieurs déjà répulsifs, qui crée la suffocation. Cette porte verrouillée derrière laquelle se tient le champ des possibles, et la persuasion que son ouverture nous entraînera dans un nouveau niveau de frayeur persiste, comme si l’enfermement et la détresse de l’enfant nous apparaissaient plus bénéfiques que l’étape suivante de l’enquête.

À mesure que l’enquête de Julia avance, nous découvrons la malédiction entourant la famille Weaver. Le monstre que nous avons entr’aperçu en introduction se découvre rapidement comme ayant pris possession de Frank, ce dernier enfermé aux côtés d’Aiden, lui aussi atteint d’un mal non-identifié. Lucas, voué à sa survie seul, prend sur lui de les nourrir, les voyant progressivement sombrer dans une forme de folie, qui embrase plus son paternel que le petit, quant à lui désespéré. Constamment affamé, Frank ne parvient plus à se contenter des quelques animaux que lui ramène son fils et commence à espérer la chair humaine. À l’image, celui qui nous apparaît comme possédé de prime abord se révèle de moins en moins humain à chaque apparition, qui accélère l’aspect fantastique dès lors qu’il s’empare de l’écran. Le body horror prend toute son ampleur dans des séquences loin d’être avares en effets – quitte à en faire des fois un peu trop, les jump scares heurtant la pudeur de mise en scène – et dès sa libération, ce sont autant de moments de tension qui glacent les sangs qui sont mis à l’œuvre. À cette intrigue horrifique se mêle un propos social, parlant de la désuétude des bourgades de province, abandonnées par l’exode rural, dont l’aspect crépusculaire est à mettre en relation avec l’état émotionnel des personnages, tou·tes en proie à un survie de convention, mais désincarné du désir de vivre, qu’iels l’expriment (Julia), ou qu’iels taisent leurs maux (Paul). Un point intéressant pour un casting dont le jeu incarne toutes les nuances, le duo Keri Russell/Jesse Plemmons en tête.

Malheureusement pour nous, et malgré la minutie de Scott Cooper qui fait tout pour magnifier son sujet, ces ingrédients pourtant convaincants ne suffisent pas à parfaire une recette originale. La faute à une écriture efficace mais souvent emprunte de clichés, qui sort rarement des sentiers battus, notamment quant à l’écriture de son personnage principal, qui se sent concerné par la dureté des événements parce qu’il a des démons personnels à régler. Pire encore, la volonté d’inclure une légende amérindienne, celle du Wendigo, représente le point faible du film. Par un carton d’introduction narré en langue native, et la volonté de mêler un certain folklore, de jouer sur l’oubli des légendes et des symboles qui désormais ne ressentent plus qu’une envie de vengeance envers l’humain·e, Affamés promet beaucoup, mais traite l’ampleur de son sujet par dessus la jambe. Mention de la culture en question, présence d’un amérindien leur donnant des indications sur la façon de combattre la bête, et tout ce qu’on pourrait supposer d’héritage culturel qui tombe à l’eau. Les possibilités autour de la créature mystiques deviennent anecdotiques – pour en voir une fiction qui la traite avec plus de justesse, on vous conseille l’épisode « Métamorphoses », de X-Files (S1E19) –, cette dernière pouvant être remplacée par n’importe quelle entité/maladie inventée pour l’occasion, sans que cela ne change rien au déroulement.

Affamés est tant efficace que malheureusement inutile. Il se démarque de nombre de productions horrifiques grand public par la minutie qui y est apportée, mais se retrouve entravé par son manque d’ambition à la plume, qui l’enferme dans un carcan sympathique mais sans grande surprise. Un film moyen, que l’on se surprend à apprécier sur le moment, mais qui s’oublie vite. Surtout, une première véritable « déception » de la part de Scott Cooper, qui prouve quand même sa capacité à tenter des genres différents avec sa caméra.

Affamés, de Scott Cooper. Avec Keri Russell, Jesse Plemmons, Graham Greene… 1h40
Sortie le 17 novembre 2021

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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