Critiques Interview

Interview de Jean-Pierre Bergeon, figure emblématique de la culture cinématographique

Fondateur de la revue Ciné-critique, Monsieur Cinéma de France Bleu, co-fondateur des journées cinématographiques d’Amiens, personnalité majeure du FIFAM depuis plus de 40 ans, membre du conseil d’administration du syndicat français de la critique de cinéma… Jean-Pierre Bergeon est absolument sur tous les fronts de la promotion d’une forme de cinéma plus indépendant. À l’occasion de cette 41ème édition du Festival International du Film d’Amiens, il nous a fait le plaisir d’échanger atour de l’histoire du FIFAM et de la cinéphile amiénoise.

D’où vous vient votre amour du cinéma ?

Depuis tout petit ! Mon premier souvenir de cinéma, je devais avoir 6 ou 7 ans, c’est ma maman qui m’a emmené voir un film. On était à Marseille et ce film m’a subjugué. Il avait gagné la Palme d’Or au Festival de Cannes, c’était le film de Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau Le Monde du Silence. Après, les films de Cousteau on en a vu des tonnes à la télévision, mais pas à cette époque-là. Donc voir sur un grand écran cet univers, cette plongée sous-marine et ce choc de l’aventure, ça m’a subjugué. Je pense que ma passion du cinéma est venue de là. 

En grandissant, il y a d’autres choses qui ont nourri votre passion pour le 7ème art ?

Il y a pleins de choses, à l’époque il y avait notamment des itinérants de cinéma. J’habitais dans un petit village à côté de Marseille, qui est malheureusement devenu tristement célèbre car aujourd’hui ce sont les quartiers nords. Mais à l’époque c’était un petit village qui s’appelait La Cayolle. Il y avait un café et tous les mois quelqu’un venait, installait un appareil de projection et nous montrait des films. Pour moi c’était toujours une fête, ça reste des souvenirs de partage tout à fait merveilleux pour un enfant.

Crédit photo : Killian Bridoux

Par la suite, vous êtes devenu le créateur de la revue Ciné-Critique

Oui, je me suis retrouvé à Amiens quand j’avais 17 ans, avec ma passion qui m’habitait toujours. J’y ai fait ma terminale, qui m’a beaucoup marqué parce que c’était Mai 68. Ensuite, quand je suis arrivé à la Fac, il y avait une association qui s’appelait l’ACLEA (Association Culture et Loisir des Étudiants d’Amiens) et Francis Lec, son créateur, avait entendu parler du fait que j’étais passionné de cinéma et il est venu me voir pour me demander d’écrire avec eux. C’était une revue publiée de temps en temps et distribuée en Fac. La première critique que j’ai faite c’était donc là dedans. Un ans après, il est parti vers de nouvelles aventures et m’a confié les rennes de cette association. Puis avec des amis, notamment Jean-Pierre Garcia qui a par la suite été directeur du Festival International du Film d’Amiens, on a eu l’idée de fonder un Fanzine de cinéma que l’on a appelé Ciné-Critique. On avait la passion du cinéma et l’on trouvait qu’Amiens été une ville qui avait énormément de retard en matière de distribution cinématographique. La Maison de la Culture venait de s’ouvrir, il y avait des salles de quartiers hors du circuit commercial… Donc l’idée c’était, chaque semaine, de faire une sorte de bulletin, de petit journal, où l’on parlait des films à l’affiche. On écrivait les critiques, on les tirait nous-même sur des ronéos, on agrafais les feuilles, et on allait les vendre à la sortie des restaurants universitaires de la ville.

Et ça fonctionnait ?

On vendait ça pas très cher et à notre grande surprise, dès le premier numéro, on a tout vendu ! Ça a été un déclic pour nous, ça voulait dire qu’il y avait véritablement un besoin ! Au fur et à mesure on s’est amélioré, il y a eu plus de paginations, ça a pris une certaine ampleur. En parallèle, on s’est mis à créer des séances Art et Essai, dans une salle qui n’existe plus aujourd’hui, qui s’appelait le Régent. Le directeur avait accepté qu’on ait à 18h, deux ou trois fois par semaine, la salle pour programmer nos séances. On y a sorti des films qui allaient de Godard à Allan Miller, on y a fait des séances nocturnes de La Nuit des Morts-Vivants, en passant par des films considérés aujourd’hui comme cultes et qui ne pouvait pas sortir à l’époque. Il faut quand même savoir qu’une Palme d’Or comme Padre Padrone des frères Taviani, n’était pas sorti sur la ville ! On l’a projeté, et la salle était pleine à craquer, des gens attendaient dehors ! Ça montre vraiment qu’il y avait une absence totale sur la ville, c’était même une inconscience quelque part ! Tout ça a fait que les autres salles de cinéma de la ville se sont aussi misent à créer leurs séances Art et Essai. Grâce à ça, Ciné-Critique avait de plus en plus d’importance sur la ville. Il y a des gens qui ont commencés dans Ciné-Critique, comme Marc Esposito qui a par la suite crée Premiere. Le premier papier qu’il a écrit c’était d’ailleurs sur L’important c’est d’aimer. Ce sont des souvenirs formidables, c’est une revue qui a durée pas loin de 5 ans…

Et cela a été l’amorce du Festival International du Film d’Amiens ?

Il y a eu ces premières journées que l’on a créées à la Maison de la Culture. Ça ne s’appelait pas encore le FIFAM, on y essayait pendant 2 ou 3 jours de montrer un certain nombre de films. Il y avait parfois des rencontres autour d’une oeuvre majeure, je me souviens qu’on y avait présenté L’Ami Américain de Wenders. On était sensible à l’ouverture au monde. Jean-Pierre Garcia faisait parti du MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples) et ça nous allait assez bien comme concept, d’envisager le cinéma comme l’ouverture au monde, comme quelque chose qui n’a pas de frontières. Il fallait pouvoir montrer des films qui viennent de partout, on s’est jeté à l’eau, il y a eu ces premières journées, et à un moment donné, au début des années 80, on s’est dit qu’il fallait créer un festival. On s’est mis à fréquenter des festivals un peu partout à travers le monde pour essayer de pêcher des films, on avait des comités de sélection, c’était l’effervescence ! On s’est dit qu’il fallait non seulement faire venir des cinéastes mais peut-être aussi montrer des grands classiques du cinéma que les gens n’avaient peut-être pas vu en salle. Je ne sais plus combien on avait eu de spectateur au premier festival, peut-être qu’on avait fait 5 000 entrés sur la semaine, mais on été ravis ! Ça nous paraissait incroyable et on avait prévu de faire ça tous les 2 ans à la période du printemps. Puis après, avec les années, ça a pris de l’ampleur, on s’est positionnés sur le mois de novembre parcequ’il pleut et que l’absence de soleil rempli les salles ! (rires) 

Aujourd’hui, le FIFAM a une place très importante dans le paysage cinématographique français.

Oui ! C’est l’un des rares festivals qui continue à être subventionné par le CNC ! 

Vous le voyez comment l’avenir du Festival ?

Ça c’est une bonne question ! On vient de traverser une période bien particulière. Peut-être que j’aurais pu vous faire une réponse il y a deux ans… Mais l’important c’est la transmission. Ça veut dire qu’il faut, et ça a déjà commencé, renouveler l’équipe. Il faut des jeunes, avec leurs envies. C’est un festival qui restera toujours sur la thématique de l’ouverture au monde. Après, quand on voit les transformations que subit actuellement le cinéma, avec l’invasion des plateformes, on est obligé de se poser des tas de questions. Qu’est-ce que sera demain ? Bien malin celui qui pourra répondre à cette question ! Moi ce que je sais, on le voit pendant cette 41ème édition du FIFAM et ça fait chaud au coeur, c’est que les spectateurs reviennent ! Quand on voit des salles presque pleines, c’est que les gens ont besoins du cinéma. Le cinéma ça se partage, les films ça se partage. Alors peut-être que l’avenir du FIFAM ça va être de reconquérir un certains public, peut-être qu’il y aura un travail à faire avec les plateformes… C’est un univers qui est profondément entrain de changer, le but est de faire ressortir les gens de chez eux. 

À propos Florent Ringot

Considère que George A. Romero est bien plus politique qu'on ne le laisse croire. Ne peut s'empêcher de se demander ce qu'aurait été la carrière de David Lynch sans Mel Brooks, de Wes Craven sans cauchemars, de Johnny Depp sans Nicolas Cage... Estime que les plateformes de streaming tuent le cinéma, mais quel plaisir d'avoir accès à l'intégrale de Lavalantula en 2 clics. Pense que la qualité prime sur la quantité, mais que ce n'est pas une raison pour ne sortir que 3 films de genre français par an.

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