The fear collection, un projet qui attise les curiosités depuis son annonce. Carolina Bang et Alex de la Iglesia aux manettes, de nombreux·ses noms de l’horreur derrière la caméra, cette nouvelle anthologie promet beaucoup. Et si les films seront accessibles à tous les salons sur Prime, la frustration de se dire que nous ne vivrons pas ces expériences par séance collective en salle rend bien triste. C’était sans compter sur le PIFFF, qui propose en exclusivité Veneciafrenia, le premier volet de la série, réalisé par De la Iglesia lui-même ! Un choix qui fait frémir les fans, tant le cinéaste espagnol se confond facilement avec les thématiques du festival, son univers hors-normes, plombé de glauque et de mauvais goût. Malheureusement pour nous, le film n’est clairement pas à la hauteur des maigres espérances qui lui étaient allouées.

De la Iglesia est un auteur que l’on adore détester. Ses films, surtout ses propositions plus récentes, sont bardés de défauts, notamment autour de l’écriture des personnages, ou plutôt leur sous-écriture. Sa capacité à juste émettre des traits de caractères qui s’arrêtent à « l’idiot·e transi·e » empêche des métrages comme El Bar, ou Mi gran noche, d’assumer leurs postulats, surtout quand il utilise pour cadres des espaces réduits, et ne parvient pas à y faire exister ses protagonistes. En choisissant Venise et ses rues escarpées, il rejoue cette carte, celle d’un huis-clos à ciel semi-ouvert, mais pêche encore plus dans la bande de jeunes qu’il nous présente. Les badauds des Sorcières de Zugarramurdi, aux traits détestables mais que l’on parvient à accepter de suivre par leur maladresse qui crée un certain attachement, sont ici remplacés par un groupe d’imbéciles fini·es, ouvertement détestés par le réalisateur qui passe son temps à les rendre ridicule, comme si toute vision qu’il avait de la jeunesse s’arrêtait à « c’est des con·nes qui picolent et qui pensent qu’au cul ». Rappelons que ses personnages sont des trentenaires, et que quitte à leur fournir autant de dialogues – la majorité du métrage s’axe sur leurs frasques festives, puis sur l’enquête quant à celleux qui ont disparu –, il serait bon de les écrire un peu, et de ne pas ramener la charge de réflexion sur l’unique personnage modérée de la bande, une jeune femme décrite comme une coincée notoire qui ne sait pas s’amuser (là où on a droit à un magnifique discours sur « Toi tu te marieras jamais parce que t’es belle, donc tu ne seras jamais que bonne à baiser ». Subtil, a-t-on dit). On se remémore La communidad, présentant une seule unité de lieu et de nombreux personnages, où chacun·e parvenait à exister, à avoir des enjeux, à proposer quelque chose de concret. Les défauts inhérents à son cinéma (l’ultra-sexisme à la caméra en énorme point noir, allant de la simple fonction fornicatrice d’un·e protagoniste aux yeux de son conjoint à des gros plans sur son boule dès qu’elle se désape un poil) ajoutent à la lourdeur, mais ne parviennent pas à être contrebalancés par des qualités visuelles.

Car s’il y a une chose que l’on ne peut reprocher à Alex de la Iglesia, c’est son goût pour le loufoque. L’envie de tronquer les visuels, d’offrir une véritable expérience avec sa caméra, quitte à assumer son écriture comme un outil de seconde zone. Et là-dessus, que de promesses ! Ne serait-ce que le générique, prônant fièrement son héritage giallo, l’ancrage de l’intrigue dans la période du Carnaval de Venise, tout laisse à penser que le canevas sur lequel de la Iglesia brode sera savoureux et débordant d’idées. Les antagonistes masqués, jouant sur l’aspect slasher, la complicité des locaux·ales qui font automatiquement disparaître de leurs registres les disparu·es, nous rappelant l’excellent Si Paris m’était contée. Des éléments forts qui constituent un sel non dédaignable sur lequel le réalisateur peut s’appuyer pour construire son labyrinthe vénitien, mais dont il décide, finalement, de ne rien en exploiter. Avec une mise en scène qui vulgarise constamment le moindre plan qu’il pourrait sublimer – chose dont il est assez coutumier mais qui ici s’embourbe dans l’excès –, on ne se délecte qu’à de légers instants de ce qui nous est proposé. Une scène en simili-boîte de nuit qui offre une panoplie de lumières intéressantes, une proposition de costumes inhérents au Carnaval qui parfois flattent la rétine, des atouts visuels que la caméra montre en tremblant, ou en ne s’y focalisant qu’une demi-seconde. Quand la menace est présente, sous son masque de bouffon, elle gueule, s’enfonce dans un zèle qui, si elle ne retire pas son danger, ridiculise ses interventions. Les meurtres ne parviennent à trouver un intérêt, et les codes du giallo/slasher disparaissent, comme annihilés par une envie que tout aille vite, s’exerce dans un trip cocaïné où personne n’arrive à suivre, spectateur·ices comme protagonistes.

Alex de la Iglesia est un auteur vulgaire, on ne l’apprend pas. On se souvient du déluge de mauvais goût du Crime farpait, qui montre ce qu’il y a de pire en l’humain·e, mais est toujours accompagné d’une certaine malice, d’une conscience que cette vulgarité est aussi une valeur dénonciatrice des bas instincts de ses congénères. Dans Veneciafrenia, le discours est particulièrement infect, et trouble quant à ce qu’il dit de la déchéance des villes, et des responsables de ces mêmes effets. Choisissant de fustiger les touristes pour leur caractère nauséabond et leur façon de pulluler dans des lieux qui ne sont pas adaptés à recevoir tant de monde – on ne nie pas cette évidence, mais la façon dont elle est tournée –, il se trompe de coupable, et oublie que les capacités d’accueil, et la communication autour des lieux de vacances ne sont pas le fait de celleux qui s’y rendent. Un discours qui sonne très vieux con, balancé comme un glaviot en fin de récit, qui aurait pu gagner en intérêt, peut-être même en profondeur, avec un supplément d’écriture.

Dire qu’Alex de la Iglesia déçoit est un euphémisme. Les amateur·ices du cinéaste espagnol lui vouent une admiration sans failles, lui pardonnant nombre de ses écarts tant ses films font honneur au genre, et sont toujours force de proposition. Une déception bien amère se dégage alors, et un questionnement quant aux prochains métrages de l’anthologie.

Veneciafrenia, d’Alex de la Iglesia. Avec Ingrid Garcia Johnson, Silvia Alonzo, Goize Blanco…1h20

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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