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Le Grand Silence : Western glacial

Sous-genre du western né en Italie au début des années 60, le western spaghetti se démarque du western issu des États-Unis par une déviation des codes du genre. Dans le western spaghetti, la chaleur est suffocante, les personnages sont crades, la sueur et le sang débordent dans le cadre, les films sont pleins d’une violence excessive et d’un style fantasque. Le genre reverse l’idéologie du western américain. Les héros sont souvent des anti-héros se dressant contre l’ordre établi. Si l’on pense immédiatement à Sergio Leone lorsque l’on évoque le genre, d’autres cinéastes non moins importants y ont œuvré.

Parmi eux, Sergio Corbucci, principalement connu pour avoir immortalisé le personnage de Django dans le film éponyme. Le Grand Silence, porté par les immenses Jean-Louis Trintignant et Klaus Kinski, est également l’une des plus grandes œuvres du réalisateur. L’histoire se déroule en plein hiver dans l’Utah. Le chasseur de primes Tigrero traque des hors-la-loi qu’il abat systématiquement. Pauline, dont le mari a été tué par Tigrero, engage un pistolero nommé Silence pour le venger.

Le film convoque les codes du western classique américain. On y trouve le pistolero solitaire, les chasseurs de prime, les hors-la-loi, le shériff, ainsi que la veuve. Tous réunis dans la ville de Snow Hill qui doit amener à une confrontation finale. Seulement, Corbucci renverse leur signification et les rôles de chacun d’eux. Le pistolero, au-delà de la figure mythique qu’il représente, est rendu muet dans son enfance par des chasseurs de prime. Ces chasseurs, Tigrero en tête, sont sans foi ni loi alors qu’ils sont censés la servir. Le sheriff est un homme volontaire mais dépassé par les évènements. Pauline est une femme noire, statut auquel elle est systématiquement renvoyée.

Le fait de faire de Pauline (interprétée par Vonetta McGee) une femme noire n’est pas anodin de la part de Corbucci. Il s’agit d’un acte hautement symbolique et politique, à une époque où les acteurs afro-américains sont peu voire pas du tout présents dans le genre le plus typiquement américain. Plus généralement, le film est une métaphore politique radicale prenant le parti des opprimés face aux hommes de pouvoir se servant de la loi pour asseoir leur domination. Le banquier Pollicut fait des profits sur la mort des hors-la-loi en vendant leur terrain. Tigrero, le chasseur de primes sans scrupules, se sert de la loi pour justifier l’assassinat systématique des individus recherchés. En opposition, le groupe de hors-la-loi est composé de paysans affamés tentant de survivre dans l’hiver glacial de l’Utah.

Hiver évidemment représenté par la neige abondante des décors du film, ce qui non-seulement tranche avec les couleurs chaudes habituelles du western, mais surtout apparaît comme l’opposé de la noirceur inouïe du film. C’est bien simple, Le Grand Silence fait sans aucun doute partie des westerns les plus noirs jamais tournés, comme en témoigne son dernier tiers, véritable chemin de croix vers un destin funèbre. Un film où l’héroïsme n’a pas sa place, où l’honneur ne triomphe pas mais est balayé sans scrupules, où la seule loi qui vaut est celle du plus fort. On en ressort le souffle et la voix coupés, si bien que le titre évoque aussi bien le héros que l’état dans lequel le spectateur termine sa vision.

Une fin jugée trop nihiliste par certains pays qui refusent de distribuer le film, et par les producteurs qui exigent que Corbucci tourne une fin alternative, beaucoup plus conventionnelle. Le réalisateur tourne alors une séquence bâclée (visible sur Internet), tellement vite et avec si peu de plans que son montage devient impossible. Une fin si grotesque qu’elle aurait gâché ce chef d’œuvre du cinéma italien, porté par un grand casting, une musique désenchantée d’Ennio Morricone, et filmée par un réalisateur qui fait ressentir la dureté du monde à travers le climat du film.

Le Grand Silence, de Sergio Corbucci. Avec Jean-Louis Trintignant, Klaus Kinski, Vonetta McGee… 1h45
Sorti au cinéma le 27 Janvier 1969

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