Ma Loute : quand le ridicule ne tue pas… Ah si !

Petit voyage dans les années 1910 dans la baie de la Slack (Pas-de-Calais), sur fond d’enquête policière, avec des personnages plus extravagants les uns que les autres ? C’est (un peu) ce que propose Ma Loute de Bruno Dumont…

Enfin… en quelque sorte. On y suit plusieurs groupes de personnages. D’abord l’inspecteur Machin et son acolyte Malfoy, qui enquêtent sur des disparitions mystérieuses et inexpliquées dans la baie. Ils pataugent (sans mauvais jeu de mots) principalement dû à un manque flagrant de sagacité et de motivation.

Ensuite, la famille Van Peteghem, composée d’Isabelle (Valeria Bruni Tedeschi), André (Fabrice Luchini) et leurs deux enfants, ainsi que Christian (Jean-Luc Vincent), le frère d’Isabelle, Aude (Juliette Binoche), la sœur d’André, et son fils (fille) Billie (Raph). Ils viennent de Tourcoing (du Nord, donc) pour passer leurs vacances dans la baie, clairement bourgeois de bout en bout.

Enfin, « Ma Loute » (Brandon Lavieville) et sa famille, les Brufort, originaires de la baie et vivants dans le quartier Saint-Michel, le quartier des pêcheurs. Parlant avec un accent local bien identifié, ils se révèlent encore plus étrange qu’ils n’y paraissent…

La bourgeoisie est ridiculisée au possible…

Rien n’est anodin. Le film pourrait être un « simple » et vibrant traité marxisant sur la société de classe, opposant la bourgeoisie au prolétariat. Mais non. Comme souvent chez Dumont, la nuance repose sur une accumulation d’outrance absurde. Ma Loute est un film à la fois drôle mais dérangeant, ridicule mais malaisant. Bruno Dumont se sert à la fois des pires clichés sur le Nord et le Pas-de-Calais (accent grotesque et gueulard, consanguinité…) mêlés aux préjugés et au mépris de classe. Pourtant, les plus étranges des deux ne sont point forcément ceux que l’on croit. Et, la troisième « classe », celle des policiers, faisant office d’intermédiaire, rajoute une dose de gag physique pour ériger définitivement le film en farce burlesque, où tout est sujet de moquerie et d’outrance, rien n’est sujet à la pitié.

Malgré tout, une histoire d’amour semble poindre entre Billie et Ma Loute, mais les obstacles sont grands entre leurs deux mondes. Et si la conclusion peut sembler pessimiste, elle esquisse néanmoins une possibilité de rencontre et de connexion. Mais uniquement sa possibilité, temporaire peut-être.

Dumont piétine ces personnages, les tord dans tous les sens pour en sortir surtout le pire – la médiocrité, le mépris, l’étrangeté, le dérangeant, l’animalité – grâce à une palette humoristique qu’il est parfois difficile d’harmoniser : absurde, burlesque, humour noir, satire, gore… Et c’est surtout grâce aux comédiens ; tous fabuleux, mais eux aussi tordus dans tous les sens, dans le pire extrême de leur jeu, comme une forme d’auto-dérision faussement inconsciente donc drôle, singeant ce que, de loin, ils peuvent représenter. Quant aux comédiens amateurs ou débutants, c’est l’apanage de Bruno Dumont de les rendre si sensible et fondamentalement à leur place à l’écran.

Comme c’est beau !

Ma Loute dégage en revanche une beauté, celle des paysages des côtes du Nord de la France, et en particulier ici la baie de la Slack, fantastiquement filmée. La photographie magnifique de Guillaume Deffontaines (comme d’habitude chez Dumont d’ailleurs) accompagne ces paysages associés aux ambiances mornes, grises et froides. Il leur donne une texture et une douceur qui permet le réconfort. C’est tout le paradoxe : les personnages sont presque tous antipathiques, mais le paysage nous accueille à bras ouvert. D’ailleurs, tous les bourgeois s’exclament à plusieurs reprises « Que c’est beau ! »… car en effet, c’est beau et pur.

Encore une fois, Dumont propose une magnifique farce expérimentale et éclectique, qui repose sur le paradoxe et le savant mélange de genre et d’humour. Il faut simplement apprendre à en apprécier le malaise permanent.

Ma Loute de Bruno Dumont (2016) Avec Juliette Binoche, Fabrice Luchini, Valeria Bruni Tedeschi, Brandon Lavieville… 2h02

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