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P’tit Quinquin : Pas le temps de philosopher

En 2014, Bruno Dumont réalise déjà depuis plus de 10 ans des films empreints de philosophie dans une démarche radicale autant dans son fond que sa forme. Personne ne s’attendait donc à une mini-série de sa part sur Arte et encore moins une comédie, loin des drames sérieux et psychologiquement violents auxquels il nous a habitués. Pourtant, les connaisseurs du monsieur ne seront pas si perdus puisque ce n’est ni sa méthode de travail ni sa mise en scène qui est modifiée mais seulement le genre dans lequel il travaille. Comme un peintre, il ajoute une nouvelle couleur à sa palette en l’adaptant à son cadre, celui du milieu rural de la Côte d’Opale, et à ses sujets, l’inhérente violence de l’Homme autant que sa douceur et sa sensibilité. 

Certes, nous pourrions voir dans P’tit Quinquin une variation de la série de David Lynch et Nick Frost, Twin Peaks, par l’humour absurde, la galerie de personnages haut en couleur, l’intrigue policière aux lourdes conséquences et évidemment, le travail d’un cinéaste renommé dans le monde de la série télévisée. Mais ce serait réduire la portée de ce que propose Dumont, car sa série est totalement unique dans sa façon de traiter le genre si codifié de la série policière. Ce n’est pas un gentil pied de nez mais une véritable déconstruction en détails ce ce genre ou vous ne trouverez pas de figures charismatiques, de scènes d’actions dantesques ou de purs moments de tensions. Nous sommes toujours chez le Bruno Dumont de L’Humanité ou Hors Satan, chez un cinéaste qui travaille le temps et l’existence de l’Homme d’un point de vue philosophique. 

Le lieutenant Carpentier et le Commandant Van de Weyden

Pour cela il utilise encore une fois des non-acteurs, ajoutant une étrange sincérité à chaque interaction. Renforçant cette atmosphère lente et mystique qu’acquièrent les décors venteux du Pas-de-Calais magnifiée par sa caméra. Il excelle dans son casting tant il trouve toujours des véritables personnages caractérisés par des expressions faciales et une façon particulière de se déplacer. Qu’ils soient seulement secondaires comme la famille de Quinquin où les différents villageois environnants, c’est certainement son duo de policiers qui restera le plus longtemps en tête.

La dynamique entre le Commandant Van der Weyden et le lieutenant Carpentier fait le sel de cette enquête impossible, où l’intérêt réside bien plus dans leurs mimiques, paroles et gestes plutôt que leur méthode d’investigation limitée. Ces Laurel et Hardy du Nord, qu’il reprend en concept avec son duo dans Ma Loute, apparaissent aussi perdus que les spectateurs dans une enquête jouée sous forme de comédie slapstick. Par ce biais, ils exposent deux visions opposées dans la façon dont le commandant colérique se compare au calme de Carpentier, formant une relation attachante tant ils sont pétris par leurs propres défauts. 

Ce sentiment profondément sincère à l’instar de chacune des relations dans P’tit Quinquin bouleverse dans sa façon de placer au centre du récit la naïveté de l’enfance. Dumont la complexifie en brisant cette innocence au travers du regard sur le monde violent des adultes ainsi que le rejet de l’autre, concrétisé par le personnage de Mohammed. Il rend sa représentation d’autant plus réaliste en mettant en contraste l’amour pur entre Quinquin et Eve autant que le racisme latent qu’ils peuvent infliger aux seuls enfants noirs de la ville. Le pari risqué de faire de son protagoniste un enfant est réussi car, au contraire de bons nombres d’œuvres, il ne fait jamais de son personnage un moyen d’exprimer ses propres réflexions.

Il rend cette honnêteté, ce regard naïf mais aussi cette acuité qu’ont les enfants à voir le monde purement comme il est, qui fait du personnage de P’tit Quinquin un une figure dumontienne dans la lignée du Freddy de La vie de Jésus et le Pharaon De Winter de L’humanité. P’tit Quinquin représente à lui seul cette dichotomie au sein du cinéma de Bruno Dumont, exposant une nouvelle fois ce contraste entre la bestialité violente de l’humain et son expression d’un amour pure. L’étreinte en gros plan du premier épisode jusqu’à la conclusion de l’épisode 4 sur le même geste entre Eve et Quinquin émeut par sa simplicité lorsqu’ils se disent tout bas : “mon amour”. Tandis que la tragédie du personnage de Mohammed, rejeté par Quinquin et ses amis, finit par une révolte contre le monde dans une mort tragique. 

La cérémonie funéraire peu banale de l’épisode 1 (L’bêt humaine)

Cette opposition entre le tragique et le comique n’a jamais été aussi bien exposée que dans la scène d’enterrement du premier épisode, où tous les contrastes sont réunis. Entre la solennité du processus funéraire et religieux mis en opposition avec la façon dont les prêtres parlent, tiennent le micro ou même le pianiste qui semble improviser un concert. Dumont joue de nos attentes face à ce genre de séquence. Son climax, si l’on pourrait en appeler ça un, est cette chanson en anglais que performe une jeune fille pensant être à The Voice. L’incongruité de l’action et le malaise provoqué par les différents aspects comiques de cette scène en font un parfait modèle de comédie qu’il exploite au fil des épisodes.

La référence à la littérature d’Emile Zola dans l’épisode 1, où Carpentier cite La Bête Humaine est une belle illustration du cinéma de Bruno Dumont, aussi naturaliste et quasiment documentaire dans sa façon de capter une France peu représentée. Tout autant qu’il insuffle dans l’idée purement cinématographique de sa comédie, un fond bien plus noir et désespéré qui se rapproche davantage que l’on ne pense de l’âpreté de L’Humanité. Son approche en perpétuel questionnement esthétique se poursuivra dans Ma Loute, jusqu’à tomber dans la satire grotesque avec son dernier film, France. Il ira même jusqu’à faire une seconde saison nommée Coincoin et les Z’inhumains, poussant tous les curseurs de la comédie au maximum. Mais il restera dans P’tit Quinquin une aura particulière émanant de ses personnages et de ses lieux, brillamment mis en avant par ce contraste du combat humain entre la lumière et l’obscurité.

P’tit Quinquin est une série écrite et réalisée par Bruno Dumont en 2014.

Avec Bernard Pruvost, Philippe Jore, Lucy Caron et Alane Delhaye

À propos JolanF

Contaminé par la passion du cinéma depuis ma jeunesse, je suis actuellement en seconde année de master. Mon obsession pour cet art s'étend à un mémoire sur David Fincher, une addiction au cinéma de genre et aux expériences filmiques radicales.

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