Critiques DVD/VOD/SVOD

Searching : Embrouille numérique

Depuis que l’internet est à portée de main, et comme toute technologie novatrice, l’imaginaire commun s’approprie ses codes, les décline et les restitue dans tous les médiums possibles : publicités, citations, et évidemment les arts. Au cinéma, voir une vidéo YouTube, des messages WhatsApp s’afficher à l’écran, etc., permet de s’identifier à l’époque décrite, nous ancrer dans une réalité que nous connaissons puisqu’elle nous est quotidienne. De la simple utilisation de ces signes, les cinéastes ont tenté de s’approprier ce nouveau langage, et d’en faire leur caméra.

On peut citer par exemple Host, qui s’il n’a pas convaincu la rédaction, utilise l’outil de communication Zoom, désormais le grand ami des réunions confinées, pour recréer un cadre familier, et favoriser l’empathie envers les personnages. On pense au genre du found footage, qui a toujours été présent à sa manière, et ce depuis le roman épistolaire, mais qui pullule et fourmille à mesure que les moyens de pouvoir filmer tout, tout le temps, sont présents. Dans le genre, on vous conseille l’excellent Megan is missing, qui crée le malaise par ses retransmissions de télésurveillance et ses diffusions webcam. Ces moyens, s’ils ne servent pas toujours un objectif politique bien louable, permettent aux créateur·ices d’images de renouveler leur façon de raconter des histoires. Avec Searching, Aneesh Chaganty pousse l’idée jusqu’à son absolu, celle de ne jamais décrocher d’un écran d’ordinateur, où tous les outils se mêlent, et où l’information, tant narrative que visuelle, peut transparaître par bien des moyens.

Celui qui pourrait être vu comme un stalker nous apparaît d’ailleurs comme bien banal, tant nous sommes tou·tes sujet·tes, que ce soit consciemment ou par des réflexes désormais bien difficiles à évacuer (que celuiel qui ne s’est jamais énervé·e devant un simple « vu » ponctuant l’envoi de son message nous jette le premier spam), à la surabondance réseautique, celle qui nous rend excessif·ves dans nos rapport aux autres, et à la possibilité de toujours savoir ce que quelqu’un fait en deux coups de clics. Pour appréhender notre personnage principal, nous gardons le nez rivé sur son écran. David couve Margot. Papa aimant, il ne sait plus trop comment communiquer avec sa fille depuis la mort de l’épouse, mais est persuadé de bien faire et qu’au fond, tout se passe plutôt bien. Couver est un bien grand mot, tant il remplit son rôle paternel sans se soucier des désirs de l’adolescente, et que les petits soins qu’il pense apporter sont aux antipodes de ce dont elle a réellement besoin, elle qui, comme tout·e jeune, trouve d’autres moyens de communiquer, et d’autres oreilles à sa portée. Un quotidien insouciant pour lui, dont un élément perturbateur, et pas le plus anodin, vient chambouler les faux acquis : Margot a disparu.

Dans un monde actuel où trouver une information dépend de la rapidité d’un débit, un père de famille qui sait un minimum maîtriser le langage informatique sera toujours plus rapide qu’un système policier procédurier, au final plus minutieux dans ses conclusions, mais dont la vitesse ne peut que heurter un parent blessé et soucieux. David aide la police, devient un élément du corps d’enquête qui finit par trop prendre les devants, trouver de nombreuses informations, tirer ses conclusions et fomenter des attaques envers celleux qu’il croit responsable de la disparition. Plus aucun recul pour ce père qui veut retrouver son enfant coûte que coûte, mais surtout trouver un·e coupable à tout pris, se faisant emporter par sa paranoïa, qui devient autant un obstacle qu’une façon pour lui de trouver les indices laissés de côté par les forces de l’ordre. Alors que la police patauge, l’auto-justice se crée, notamment quand le monde informatique permet d’embrancher les nombreuses ramifications de l’enquête.

Pourtant, Searching n’est pas original dans sa trame. Thriller classique, il emploie des sentiers battus, maîtrisant le rythme de ses divers rebondissements pour agrémenter son suspense, mais n’a pas la prétention de proposer une intrigue qui sera formée d’originalité. C’est dans sa forme que le métrage trouve une force unique, qui le distingue de ses pairs. L’unique plan de cet écran recèle de nombreuses surprises, les applications de communication et autres sites de recherche devenant les cadres de l’intrigue, définissant son avancée. Au-delà du cadre original dans lequel l’enquête évolue, une question quant à la perception de l’intimité se pose, les agissements de Margot pouvant être trouvés dans les moindres détails, jusqu’à ses mots de passe, que David ne peine à craquer. Les tchats de Margot sont dévoilés, ses secrets exposés, et la facilité avec laquelle son jardin est entrouvert est à mettre en parallèle avec les fausses identités, la façon dont par le biais des écrans, on peut devenir qui l’on veut. L’enfer des réseaux s’ouvre devant David, chaque élément trouvé devenant une nouvelle source de recherche, et la moindre activité anodine pouvant lui générer les pires frayeurs. L’imagination se retrouve enrouée, entraînée dans une boîte de Pandore où un lien mène à un autre, rendant cycliques et robotiques les actions de celui qui pensait aider de manière objective. La neutralité du point de vue, par cet écran glacial qui ne fait que retranscrire les actes dont il témoigne, offre ce double discours : les réseaux sont autant une manne importante pour ce qu’ils peuvent faire découvrir, qu’un abysse dangereux duquel il vaut mieux rester éloigné·e.

Vif représentant d’un médium alternatif qui ne cesse de se proposer devant nos yeux, Searching en est probablement son aboutissement le plus réussi. Sa capacité à constamment renouveler ses effets en fait un plaisir de tous les instants, qui ne surprend pas dans ses arcs mais dans les procédés utilisés pour les accomplir. Il déclare ses possibilités comme étant les limites, de celles que l’esprit humain n’est finalement jamais prêt à entrevoir.

Searching, de Aneesh Chaganty. Écrit par Sev Ohanian et Aneesh Chaganty. Avec John Cho, Debra Messing, Michelle La… 1h42
Sorti le 12 septembre 2018

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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