Critiques On rembobine

Les Codes : déchiffrer les êtres

« On dit que le cinéma est mort, mais ce n’est pas le cas » disait Krzysztof Zanussi en ouverture de la deuxième projection de son cycle consacré aux chefs d’œuvre oubliés du cinéma polonais. Il est vrai que voir la grande salle du Reflet Médicis presque comble un soir de semaine peut étonner, mais cette vision donne le sourire. Un sourire maintenu tout du long, bien que malmené par l’ambiance étrange diffusée par Les Codes.

Wojciech J. Has fait partie de ces cinéastes méconnus mais appréciés par chez nous, avec des films reconnus comme Le manuscrit trouvé à Saragosse (1965) et La Clepsydre (1973). Les Codes (aussi traduit Les chiffres d’après le mot Szyfry en polonais) intervient au milieu de ceux-ci et agit, à l’instar de Sans fin de Kieslowski – objet de la première séance du cycle suscité –, comme un pivot dans la carrière de son auteur. Drame psychologique teinté d’envolées oniriques, surréalistes, il est le pile et le face d’un style alors en pleine évolution. Cette approche explique sûrement la faible reconnaissance obtenue, mais elle n’est pas seule cause de désemparement. Has double son pari cinématographique d’un autre avec son sujet : la guerre. La grande, la fameuse, la terrible… Vingt ans après, les plaies sont toujours vives, et il décide de la traiter pour ce qu’elle est, un mauvais souvenir, à travers la quête de Tadeusz, un soldat émigré revenu chercher Jedrek, son fils disparu (ou tué?) qui confronte les locaux pour trouver des réponses. Le tour de force réside justement en la caractérisation de ce personnage. Un militaire polonais qui n’a pas combattu sur ses terres mais en Angleterre, où il a fait fortune ensuite ; comprendre qu’il a abandonné sa famille, Maciek, son autre enfant, et Zofia, sa femme, à Cracovie.

Revenant en traître plus qu’en héros, il est déconnecté de la réalité de sa contrée natale comme en témoigne l’introduction à Paris où Tadeusz est toujours montré seul dans le champ contrechamp qui l’oppose à une amie. Ce prologue agit comme un manifeste esthétique, thématique et spirituel dont chaque scène qui suit n’en sera qu’un dérivé. De l’isolement de Tadeusz finit par ressortir sa première vision, lui en soldat arrivant devant un train où tout le monde est inerte sauf Jedrek, enfermé, l’appelant à l’aide. Bien que le garçon soit ici bloqué, l’insert de cette apparition au moment où il est sujet des proches toujours en vie traduit le piège obsessionnel dans lequel se trouve Tadeusz, incapable de vivre dans le présent, du moins celui des siens. Les Codes s’inscrit dès lors comme une étude de l’incompréhension des êtres, une incompatibilité de modes de pensée, de générations aussi.

Tadeusz et Maciek, le père et le fils, sont opposés en tout points, incapables de regarder dans la même direction ; leurs rapports de force passent intégralement par leurs déplacements au sein des plans séquence prosaïques relatant les échanges. La culpabilité et le remords imprègnent chaque mot, chaque cadre – par les décors qui sont des prolongements de ceux qui y vivent –, rendant chaque échange poignant dans cette recherche d’une vérité qui perd sens au fil des questions posées. Le scénario faussement limpide de Andrzej Kijowski y est pour quelque chose. Les péripéties qu’il met sur le chemin du duo servent un double enjeu dont la complexité est parfaitement saisie en plein vol par la mise en scène de Has. La ballade aux confins d’une Pologne encore scarifiée tend non pas à mettre en lumière où est Jedrek, mais à rendre l’éventualité de son existence encore plus nébuleuse pour révéler l’importance de la survie de Maciek et Zofia, son ex-femme malade. On en revient à la guerre, dont les seuls champs de bataille ici représentés sont ceux de l’esprit, ou plutôt des esprits. Chaque personne éclaire autant qu’elle embue l’intrigue en confiant ses souvenirs, ramenant à leur malléabilité et imprécision. Revivre la guerre devient un jeu dangereux, une expérience douloureuse dans une société souhaitant passer à autre chose – à l’image du monologue de Maciek sur le quotidien de l’occupation d’antan illustré par celui des habitants de l’actuelle Cracovie, plus vivante que jamais. Has renvoie ici directement au malheur polonais, faisant de son film une étude non pas seulement des conséquences de la guerre, mais de l’histoire sur un peuple meurtri, à l’existence tourmentée – entre occupation nazie et intégration au régime soviétique. Il rejoint ici ses compatriotes Andrzej Wajda et Munk, fers de lance du cinéma du Dégel – période marquée par un éloignement du réalisme socialiste gentillet et une approche moins manichéenne –, en s’attaquant frontalement aux turpitudes des habitants, en montrant la difficile reconstruction d’une nation qui n’a jamais abdiqué.

L’articulation tout en contraste, appuyée par les irruptions dérangeantes des compositions de Penderecki, ramène à la psyché même de Tadeusz, torturé par un doute qui s’épaissit le long du chemin sur la cause de la disparition de son fils. Énième victime innocente ou traître abattu par sa propre patrie ? Là résident Les Codes, ceux qui chiffrent une vérité recherchée pour la rendre imperceptible, et en faire émerger d’autres. La multiplicité des passés évoqués par les divers témoignages nourrissent tous un présent qui fait état de plusieurs réalités, celles des ruines persistantes de la guerre – matérielles et psychologiques – avec lesquelles il faut apprendre à composer, celles des vies vécues par les autres que soi. Tadeusz est enfermé avec ses idéaux belliqueux, y voyant un simple affrontement dans de grands espaces, alors que Maciek, lui, a vécu cela sur place et démontre l’intrication des attachements personnels aux convictions, rendant la lutte plus délicate encore. C’est dans cette distance, géographique et mémorielle, que le conflit demeure. Un conflit dont la clé se situe peut-être dans les visions oniriques et baroques parsemant le récit. Une, particulièrement, sort du lot. Un long travelling suit Jedrek – dont l’apparence correspond au seul souvenir qu’en a son père – qui tient un cierge et marche dans la campagne avec, en arrière plan, un peloton prêt à faire feu sur des prisonniers. Cette séquence s’achève sur une photo d’exécution, venant casser la dynamique de la caméra, se dissolvant dans le fondu d’un train arrivant à toute allure. Comment ne pas succomber à une telle poésie de la tristesse ? À cette invitation à vivre le malheur d’individus avec un déchirant éloignement ? Le roulement du train – sorte de pellicule – l’inscrit dans le passé qu’elle présente. Si les souvenirs restent – comme des images fixes –, la vie, elle, continue. Par ce fantasme de Tadeusz, Has révèle l’incapacité de ce dernier à se soucier des autres victimes – on repense au train du début où seul Jedrek était en mouvement –, avant de le fustiger en nous confrontant directement à une image de la guerre. Un choix fort qui contrebalance le générique d’ouverture, sorte de roman-photo sur la vie parisienne, pour induire que l’imaginaire très occidental du père est bien loin de la réalité polonaise.

L’absence de complaisance dans le traitement de ce sujet épineux permet à son épilogue, somme toute facile – la rédemption de la figure paternelle égarée qui retrouve le chemin de sa famille –, de ne pas tomber dans une mièvrerie désobligeante. La distance instaurée tout du long par Has avec le parcours de son personnage, touchant et agaçant, et la fluidité narrative créent un sentiment d’évidence qui laisse sans voix. Zanussi termine sa présentation en disant que si les prochaines séances n’étaient pas remplies, ce serait à cause de son choix de film. Il va sans dire que si le cinéma n’est pas mort, comme il l’affirme, c’est grâce à ce genre d’initiatives, des invitations à découvrir des œuvres importantes, témoins d’un état de l’art et de l’histoire d’un pays. Après tout, la seule vérité qui compte est celle qui imprègne nos rétines, une fois la projection démarrée dans les salles obscures.

Les Codes de Wojciech J. Has. Écrit par Andrzej Kijowski. Avec Jan Kreczmar, Zbigniew Cylbulski, Irena Eichlerowna, … 1h20

Sorti le 25 décembre 1966 (Pologne).

À propos Elie Bartin

L'as du patrimoine, perdu dans un autre temps, qui à seulement 23 ans fait frémir André Bazin à chaque écrit. Ce que tu appelles "journée de 24h", j'appelle ça "deux films de Jacques Rivette". Mon relecteur a beau avoir raison en disant que la Corée est le pays ultime du cinéma, je joute contre vents et marées pour déclamer mon amour pour la belle France, qui ravit mes séances depuis toujours, avec une verve et rage que l'on pourrait penser snob. Alors je me soigne en écrivant ici, et en variant les sujets, parce que j'aime de tout, et que tout est cinéma. Et en vrai je suis juste un petit con sans arrogance qui prend tout avec cynisme et sans sérieux. Allez viens, on se marre bien. (Merci à Thierry de Pinsun pour la bio)

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