Critiques DVD/VOD/SVOD Les cycles thématiques On rembobine Rétrospective Tsui Hark

Rétrospective Tsui Hark #5 : Se réinventer par la tradition

Pendant près d’une décennie, Tsui Hark s’évertue de remettre à l’honneur des genres historiques du cinéma de Hong Kong progressivement tombés dans l’oubli aux yeux des jeunes générations. Une volonté d’autant plus forte que le cinéaste reconnaît lui-même être en partie à l’origine de ce déclassement.

L’Auberge du dragon

Au milieu des années 80, Tsui Hark se rend compte qu’il a créé un monstre : « Le Syndicat du crime et sa suite ont été, en leur temps, de tels succès que sur le coup, je m’en suis un peu voulu de les avoir produits. Je m’explique : tout le cinéma classique chinois est subitement tombé en désuétude à Hong Kong. En quelques mois, les gens ne voulaient plus entendre parler de kung-fu et ne juraient que par les polars, les gangsters, les films noirs, urbains.1 ». En réaction à cet engouement, le cinéaste s’applique à ressusciter ces fameux genres classiques du cinéma, comme producteur ou réalisateur : le conte fantastique avec Histoire de fantômes chinois, le cinéma d’arts martiaux avec Il était une fois en Chine, le Wu Xia Pian avec Swordsman.

L’Auberge du dragon poursuit cette volonté de renouer avec le cinéma traditionnel à Hong Kong. Il s’agit en effet d’un Wu Xia Pian, mais également d’un remake d’un classique du réalisateur King Hu : Dragon Gate Inn. L’intrigue se déroule au temps de la dynastie Ming. L’eunuque Tsao Siu-yan (Donnie Yen) prend le pouvoir et élimine l’ensemble de ses rivaux. Alors qu’ils fuient Tsao Siu-yan et son armée, Chow Wai-on (Tony Leung Ka-Fai) et Yau Mo-yan (Brigitte Lin) se réfugient dans l’auberge du dragon, établissement proche de la frontière et tenu par Jade King (Maggie Cheung), une tenancière qui use de ses charmes pour dépouiller les hommes qui viennent dans l’auberge. C’est alors que des soldats eunuques se rendent également dans l’auberge.

Officiellement réalisé par Raymond Lee, L’Auberge du dragon, comme toutes les productions de la Film Workshop, est sous la supervision très proche de Tsui Hark, à tel point qu’il est co-réalisateur non-crédité sur le film (Maggie Cheung affirme plus tard en interview que c’est Tsui Hark qui dirigeait les équipes sur le plateau). Le style du réalisateur est clairement identifiable dans le film, dès son introduction. Nous sommes immédiatement plongés dans le bain, en plein milieu du coup d’État réalisé par Tsao Siu-yan, alors qu’une voix off contextualise le lieu et l’époque de l’intrigue. Les ennemis sont éliminés, le leader de l’opposition est torturé et assassiné, ses enfants sauvés par des rebelles (dirigés par Yau Mo-yan), s’enfuient et échappent à l’armée des eunuques. En quinze minutes, le lieu, l’intrigue, les différents camps sont posés et clairement identifiés. Une mise en place déroutante, qui prend le parti pris radical de poser son introduction au milieu de l’action, quitte à perdre des spectateurs en cours de route.

Dès que les personnages parviennent à l’auberge du dragon, le film change et devient un huis-clos aux multiples enjeux. Le film devient l’équivalent de Peking Opera Blues pour le Wu Xia Pian. Chaque clan tente d’échapper à l’autre dans une partie de cache-cache et d’échecs effrénée. L’expérience émotionnelle est intense à l’aide de nombreuses ruptures de ton, entre humour et émotion, ainsi que de très beaux moments de flottement comme ces retrouvailles entre les amants Chow Wai-on et Yau Mo-yan. Le dialogue se fait à travers le regard, la caméra se pose, le spectateur semble entraîné dans une autre histoire. Dans une autre séquence d’une inventivité folle, Brigitte Lin et Maggie Cheung se combattent dans une joute de déshabillage, entre échanges de vêtements et serviettes. Le cinéaste renoue avec l’esprit vaudevillesque de Shanghai Blues et Peking Opera Blues.

Maggie Cheung et Brigitte Lin, justement, renversent les codes et se retrouvent au centre des enjeux de L’Auberge du dragon. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le véritable héros n’est pas le personnage incarné par Tony Leung Ka-Fai. Comme souvent chez Tsui Hark, les femmes prennent les devants et sont au cœur de l’intrigue. Tony Leung Ka-Fai, s’il possède une aura de grand guerrier, est finalement le centre d’un triangle amoureux qui oppose les deux femmes, chacune ayant sa personnalité. Brigitte Lin est une femme forte et loyale qui ne laisse pas exprimer ses sentiments, sauf lorsqu’elle se croit trompée par Tony Leung, noyant alors son chagrin dans l’alcool. A contrario, Maggie Cheung est démonstrative, maline, et cache derrière ses charmes des capacités martiales et un véritable sadisme (transformant certains clients de l’auberge en menu du soir).

Toute l’heure qui se déroule au sein de l’auberge, entre stratégies, trahisons, humour, et émotion, prépare à l’affrontement final. En briseur de codes qu’il est, Tsui Hark fait de cet affrontement une véritable furie qui n’existe dans aucun autre Wu Xia Pian. Accompagné par le chorégraphe Hung Yan-Yan (que l’on retrouve aux chorégraphies de The Blade et Time and Tide), ce combat final est un impressionnant morceau de bravoure, et la première pierre d’une forme d’expérimentation qui trouvera son aboutissement dans The Blade. Le chaos s’empare de l’action, affrontement à trois contre un au milieu d’une tempête de sable, filmé notamment à l’aide d’un hallucinant traveling qui redéfinit la façon de filmer l’action au cinéma, et apporte à ce genre classique une modernité recherchée par le réalisateur.

Green Snake

Tsui Hark continue son travail de retour aux récits traditionnels avec Green Snake. Il s’agit d’une adaptation de la légende du serpent blanc, l’une des légendes les plus populaires en Chine. Le conte est adapté à plusieurs reprises au cinéma dans les années 50 et 60, notamment par la Shaw Brothers avec Madam White Snake en 1962. L’histoire suit deux serpents, l’un blanc (Joey Wong) et âgé de 1000 ans, l’autre vert (Maggie Cheung) et âgé de 500 ans. Les deux serpents ont le pouvoir de prendre l’apparence de deux femmes, et tentent d’apprendre à vivre comme des êtres humains, pendant qu’un moine bouddhiste a juré de les éliminer.

Green Snake est un film déroutant à plus d’un titre, et peut laisser de côté nombre de spectateurs. Tsui Hark fait preuve dans son introduction d’une radicalité perturbante. Pas de réelle exposition des personnages ni des enjeux, le moine Fahai (Chiu Man Cheuk) nous est présenté comme un antagoniste sans véritable introduction. Tout juste a-t-on le temps de comprendre sa misanthropie et son rôle de chasseur de démons qu’apparaissent les deux serpents de l’intrigue, sans véritable approche ni explication. À peine comprend-on que les deux serpents peuvent prendre une apparence humaine que Maggie Cheung se retrouve dans une pièce à réaliser une danse sensuelle aux côtés de danseuses orientales.

Le film est ainsi déstabilisant dans ses vingt premières minutes et nécessite de s’accrocher pour parvenir à passer outre ce démarrage. Ce qui, une fois fait, permet de comprendre l’intrigue et les enjeux se mettant en place. L’histoire se recentre rapidement sur les deux serpents et leur volonté d’apprendre à vivre comme les humains, surtout pour y découvrir les plaisirs charnels. Ce qui amène Serpent blanc à séduire et tomber amoureuse d’un étudiant local, Hsui Xien. Mais Serpent vert, jeune et fougueuse, tente également de séduire Hsui Xien dans le dos de Serpent blanc. Un triangle amoureux que l’on trouve déjà dans Shanghaï Blues et L’Auberge du dragon.

La principale différence qui démarque Green Snake des deux autres métrages cités est une sensualité, jusqu’à une sexualisation de l’histoire, inédite dans le cinéma du réalisateur. Il est clairement question de séduction, de découverte de son corps, des plaisirs sexuels et des conséquences qui en découlent. On y retrouve néanmoins les ruptures de ton habituelles chez le cinéaste, entre séquences de comédie et d’émotion qui s’enchaînent avec un naturel toujours aussi bluffant. Ce qui change, c’est la tonalité du film, qui se trouve être une extension sur 1h30 de ces courtes séquences de suspension du temps que l’on retrouve dans Peking Opera Blues ou L’auberge du dragon.

Accompagné par une superbe musique, dont le thème principal totalement dans le ton général du film, Green Snake prend son spectateur par la main, le transporte dans une histoire hypnotisante, le captant à chaque instant jusqu’à son final. Un film où les regards comptent plus que les dialogues, où la dilatation du temps est source d’émotions. À l’instar de l’ensemble de ses personnages, qui se retrouvent à un moment à faire une découverte qui bouscule leur vie, Tsui Hark perturbe ses habitudes et se renouvelle pour livrer une œuvre unique dans sa filmographie. Où comment le réalisateur se réinvente à travers un conte traditionnel chinois.

C’est bien cet aspect qui est important aux yeux du réalisateur, qui filme son histoire comme un conte. Utilisant de très nombreux filtres de couleurs (appuyant les sentiments de ses personnages) ainsi que des éclairages saturés donnant l’impression de se trouver face à un conte de fées, le chef opérateur Ko Chiu-lam (qui réalise un travail similaire dans Expect the unexpected et The Longest nite) appuie une mise en scène envoûtante qui fait voyager le spectateur. Les cadres – absolument magnifiques – mettent en avant le travail sur les décors, les mouvements de caméras appuient cet aspect par leur lenteur hypnotisante. Sur un plan purement formel, Green Snake fait sans conteste partie des plus beaux films de son auteur. On peut certes sourire devant l’aspect kitsch des effets visuels numériques ainsi que dans l’aspect des serpents, mais ils participent à la réussite de cette œuvre à part dans la filmographie de son auteur, tout en étant cohérente dans la période qu’il traverse.

The Lovers

Si Green Snake est visuellement l’un des plus beaux films de Tsui Hark, The Lovers est sans doute son plus beau tout court. On suit Chu Ying-tai, fille unique d’un haut fonctionnaire de la cour impériale qu’il souhaite marier au fils d’une autre famille importante. Étant incapable de se comporter en mariée, sa mère décide de l’envoyer au collège Sung Yee afin de parfaire son éducation, collège qu’elle a elle-même fréquenté. S’agissant d’un collège pour garçon, Chu Ying-tai doit cacher être une fille, avec l’aide pour cela de la directrice, une connaissance de sa mère. Sur place, Chu Ying-tai fait la connaissance de Liang Shan-po, un autre étudiant. Des sentiments commencent à naître alors que Liang Shan-po ignore qu’elle est une fille.

Le film est adapté de la légende des amants papillons, très vieille légende chinoise née au cours de la dynastie des Jin, c’est-à-dire entre l’an 316 et l’an 420. La légende est si importante dans la culture chinoise qu’elle est présentée en 2006 pour faire partie du patrimoine oral et immatériel de l’UNESCO. Comme avec L’Auberge du dragon et Green Snake, Tsui Hark remet au goût du jour une légende chinoise dans son processus de transmission de la culture. Un procédé lui permettant de réaliser pour la première fois une pure romance, bien que certains de ses films s’en approchent (Shanghai Blues et Green Snake). Romance tragique cependant, la légende des amants papillons racontant en effet une histoire d’amour impossible, sorte de Roméo et Juliette avant l’heure.

Comme pour son précédent film, le point de départ de la romance est l’identité de la femme inconnue au départ par son penchant masculin. Liang Shan-po ne sait pas que Chu Ying-tai tout comme Hsui Xien ne sait pas qu’il a affaire à un serpent. Ce qui frappe dans un premier temps, c’est le ton résolument joyeux du film malgré son histoire. La séquence d’introduction est ainsi une pure scène de comédie, où toute l’efficacité se joue sur les situations et le tempo comique de la mise en scène. Une séquence qui sert également de présentation du personnage de Chu Ying-tai (fille de bonne famille maladroite) et ses parents, notamment le père, ridicule dans son rôle de patriarche nerveux et obsédé par sa peau au point de se faire mettre tous types de crèmes pour le visage.

À l’inverse, Liang Shan-po est présenté comme un étudiant pauvre mais d’une telle volonté qu’il passe ses nuits à lire, apprendre et réviser au lieu de dormir comme l’ensemble de ses camarades. Cet antagonisme nourrit les deux personnages et crée le point de départ de leur histoire d’amour, les deux personnages s’aidant mutuellement. Ainsi, Liang Shan-po qui est un bon élève aide Chu Ying-tai à réviser pour passer un examen qui peut lui coûter sa place en cas d’échec, pendant que Chu Ying-tai use de sa bonne situation de famille pour aider Liang Shan-po à ne pas être puni, lui qui est le bouc émissaire de l’établissement (maltraité par ses camarades, sonneur de la cloche le matin, injustement puni par son maître).

Plus généralement, Tsui Hark traite de différents sujets tout au long de son film, la question des classes sociales, de l’identité, et de la place de la femme dans la société. Pour le premier, au-delà de l’opposition entre les personnages principaux, l’un des maîtres d’école est représentatif du sujet, par la différence de traitement dont il fait preuve entre les personnes riches (Chu Ying-tai dans la séquence de la salle de classe) et les personnes pauvres (l’un des servants de Chu Ying-tai). La question de l’identité est traitée via le personnage de Chu Ying-tai, bridée et maladroite en tant que femme, et qui se découvre joyeuse, studieuse et créative lorsqu’elle entre dans la peau d’un garçon. Elle doit hélas revenir à sa condition de femme, de nouveau bridée et enfermée dans une condition, celle de future épouse, que Tsui Hark représente par son enfermement dans une pièce, où des planches de bois recouvrent chacune des sources de lumière de la pièce.

Les personnages sont écrasés par leur condition, Chu Ying-tai n’a comme avenir que d’être l’épouse d’un homme choisi par sa famille, et Liang Shan-po qui n’est qu’un sous-préfet, ne peut prétendre demander la main de la fille d’une famille si haut placée. Même la mère de Chu Ying-tai, dont on nous montre une complicité au début du film avec sa fille, doit se ranger derrière son mari par sa condition de soutien de ce dernier. Une histoire tragique, qui ne peut que se terminer de manière funeste dans son déroulement, tout en étant de toute beauté visuellement. Comme pour Green Snake, The Lovers est un ballet opératique visuellement somptueux, Tsui Hark prolongeant l’utilisation de filtres lumineux pour mettre en avant les sentiments de ses personnages.

Comédie hilarante basculant dans la tragédie la plus émouvante, The Lovers est une magnifique ode à l’humanité, à l’amour et à l’acceptation de soi. D’une beauté renversante, le film frappe directement au cœur lors de son point d’orgue, lorsque les deux personnages principaux laissent définitivement tomber les barrières pour exprimer leur amour. Aboutissement pour Tsui Hark d’un travail sur les histoires d’amour commencé avec Shanghai Blues, dix ans auparavant.

1. Postface du coffret DVD Le Syndicat du crime

L’Auberge du dragon, de Tsui Hark, Raymond Lee et Chin Siu-Tung. Écrit par Tsui Hark, Xiao He, et Cheung Tan. Avec Brigitte Lin, Maggie Cheung, Tony Leung Ka-Fai… 1h40.

Green Snake, de Tsui Hark. Écrit par Tsui Hark et Lillian Lee. Avec Joey Wong, Maggie Cheung, Chiu Man Cheuk… 1h39.

The Lovers, de Tsui Hark. Écrit par Tsui Hark et Sa-Long Hui. Avec Charlie Yeung, Nicky Wu, Carrie Ng… 1h47.

0 comments on “Rétrospective Tsui Hark #5 : Se réinventer par la tradition

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :