Critiques

Poulet Frites : Patate chaude

Quand, en 2018, Jean Libon et Yves Hinant reviennent sur le devant de la scène et derrière leur caméra pour nous délivrer le petit chef-d’œuvre documentaire Ni juge, ni soumise, qui ne peut que créer une attente envers ceux qui furent des pierres angulaires de la série télévisée belge Strip-tease. Magritte et César 2019 du Meilleur documentaire, le film est un succès autant critique que public, notamment à la suite de la diffusion de celui-ci sur France 3, qui offre à la juge d’instruction bruxelloise Anne Gruwez son propre meme Twitter. Cependant, le film suivant du duo de réalisateurs se fait longtemps attendre et, surprise, il ne s’agit ici non pas d’un documentaire mais d’un montage d’images d’archives datant du début des années 2000.

Poulet Frites suit le commissaire Lemoine dans son enquête sur le meurtre d’une femme dans les quartiers torrides de Bruxelles. Alain, son ex-petit copain et suspect potentiel, n’a plus aucun souvenir de la nuit passée. La clef de l’investigation est donc à trouver à partir du dernier repas ingurgité par la victime : des frites. Le film est premièrement difficile à situer temporellement, la véritable date des faits n’étant communiquée par l’un des protagonistes du documentaire qu’à la moitié de celui-ci. Jusqu’à lors, il est nécessaire de se fier aux différents éléments du long-métrage : des téléphones portables à touches, une chanson à la radio, un modèle de voiture… La juge d’instruction bruxelloise Anne Gruwez se manifeste également tel un marqueur temporel, celle-ci apparaissant beaucoup plus jeune que dans Ni juge, ni soumise.

Cependant, le rapprochement, logique, effectué entre ces deux films post Strip-tease s’arrête à ces quelques éléments. Poulet Frites centre sa narration autour d’une enquête précise et, sur le fond comme sur la forme, le film arborant un noir et blanc plus thématique qu’esthétique, se veut plus sombre que son prédécesseur. Il y est naturellement question de la progression de l’enquête, mais également, et plus profondément, du bien fondé de la présomption d’innocence, du niveau d’implication des enquêteurs au-delà du travail requis, de la différence de considération d’une urgence entre différents pays sur une même situation… Le film fascine par l’exhaustivité avec laquelle il dépeint au spectateur les différents éléments de cette enquête. Le documentaire ne se veut ainsi pas être un enchaînement de situations, ce qui faisait la force majeure de Ni juge, ni soumise, mais une enquête déroulée, de son commencement à son dénouement, sur 1h40. C’est tout particulièrement grâce à un rythme de montage fidèle à celui de l’enquête que le film parvient à captiver. Par cela, il faut comprendre que la durée du film représente en réalité plusieurs mois d’enquête. Parmi ceux-ci, certains ont été plus agités que d’autres, l’enquête pouvant, par moment, stagner. Plutôt que d’effacer ces moments de flottement, le film les intègre pleinement et, par d’intelligentes baisses de rythme momentanées, Poulet Frites nous fait ressentir ces temps d’attentes vécus par les enquêteurs.  

Il peut, à première vue, être regrettable de ne pas retrouver l’équipe de Strip-tease, quitte à rester à Bruxelles, au cœur d’une nouvelle enquête contemporaine. Cependant, après avoir vu le film, l’on comprend pourquoi il était nécessaire de donner vie à ces rushs ayant aujourd’hui une vingtaine d’années. Poulet Frites peut paraître moins attrayant que Ni juge, ni soumise, le noir et blanc et le fait qu’il s’agisse d’images datées pouvant repousser une bonne partie du public qui avait eu, en 2018, la curiosité d’aller suivre les aventures d’une juge d’instruction belge. Cela serait cependant une faute, tant Poulet Frites parvient à happer, non pas par le biais d’un registre comique mais par une exactitude marquante du film à retranscrire, pour les spectateurs, les tenants et aboutissants de l’enquête qui l’habite. 

Poulet Frites , écrit et réalisé par Jean Libon et Yves Hinant. Avec Jean-Michel Lemoine, Anne Gruwez… 1h42, Prochainement.

À propos Florent Ringot

Considère que George A. Romero est bien plus politique qu'on ne le laisse croire. Ne peut s'empêcher de se demander ce qu'aurait été la carrière de David Lynch sans Mel Brooks, de Wes Craven sans cauchemars, de Johnny Depp sans Nicolas Cage... Estime que les plateformes de streaming tuent le cinéma, mais quel plaisir d'avoir accès à l'intégrale de Lavalantula en 2 clics. Pense que la qualité prime sur la quantité, mais que ce n'est pas une raison pour ne sortir que 3 films de genre français par an.

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