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The Batman : Un cinéaste à la barre, un !

Les diverses annonces autour de The Batman ont noyé les attentes sous un flot d’excitation, mais aussi d’appréhensions. Dans une industrie qui s’enfonce dans des copies conformes dès qu’il s’agit d’aborder les mythes super-héroïques, où le jeu de « Qui suce le MCU le mieux » est de mise – y compris du côté de son grand concurrent DC, qui a tronqué sa dimension sérieuse pour une nouvelle foire à la saucisse (littérale, celle-ci) –, l’envie de prendre le contre-pied, d’apporter une vision du Caped Crusader qui ne s’enfoncerait pas dans une volonté d’univers ultra-étendu, apparaît comme salvatrice. Là où l’appréhension prend le pas dans les esprits, c’est quant au fait d’en attendre peut-être un peu trop, de placer des espoirs qui ne peuvent se confondre qu’en déception. C’était sans compter sur Matt Reeves, qui a déjà démontré d’une vision définitivement auteurisante quant à sa relecture de La planète des singes – une belle réponse incisive au blockbuster moderne –, et qui n’a clairement pas l’intention de s’arrêter là.

Les diverses incarnations de la chauve-souris à l’écran ont toujours apporté une dimension nouvelle, proche des visions habituelles des auteurs qui s’y sont accolés – y compris celles de Joel Schumacher, dont le kitsch évident singe les romans pulp, pour un résultat loin d’être dénué de personnalité –, et si ces dernières se distinguent par des volontés bien précises, il y a toujours – ou presque – un élément qui n’a pas fait l’objet des dites adaptations : le Batman détective. Pourtant décrit comme un immense enquêteur, les histoires qui ont été narrées sur grand écran le montrent souvent comme acculé par la toute puissance du nouveau méchant qui prend possession de la nouvelle aventure, et si quelques énigmes pointent leur nez, le scénario s’avère souvent dirigiste sur ce point. Dans son traitement épisodique, qui ne souhaite pas établir un univers à étendre sur plusieurs films (il y en aura probablement, qu’on se le dise, mais toute la diégèse de cet opus est dévoilée sans zones d’ombres destinée à appâter les fans vers la suite), The Batman pose Gotham comme une entité existante, part du principe que l’on connaît déjà ses tendances tout en posant régulièrement des balises contextuelles, et la décrit comme une ville où quotidiennement, le justicier mène une nouvelle enquête. Un terrain de jeu parfait pour le Riddler, qui trouve là une idée de scénario à sa hauteur, où il peut mesurer ses sanguinolentes devinettes aux talents d’intuition du justicier, et le malmener en lui faisant parcourir de nombreux pans de la ville, où ce dernier y rencontre d’autres antagonistes emblématiques. Ceux-ci ne font pas l’objet de nouvelles rencontres, n’ont pas besoin d’être présentés et font partie intégrante du décor, offrant à Gotham sa substance, cette impression de réel qui se génère par le mélange d’un imaginaire collectif puissant, décliné dans de nombreux mediums, et du soin apporté aux décors, à chaque touche permettant à la trame de suinter à l’écran.

Par cette volonté de retranscrire Gotham comme ce terrain où la criminalité est constante, Matt Reeves emprunte énormément au film noir, sans jamais renier sa dimension super-héroïque. Gordon tient par conséquent une importance capitale et peut faire avancer l’intrigue sans s’aider de son ami masqué, les mettant tous deux au même niveau – et permettant d’offrir une partition de choix à Jeffrey Wright –, pour se centrer sur cette volonté de créer un polar moderne, teinté de réalisme. Ce sont les actions du Riddler qui ramènent à des éléments passéistes, et permettent de recréer la légende que l’on connaît tant, qui se forge sa nouvelle identité à mesure que l’intrigue avance. Les actions de ce dernier sont la conséquence de l’origin story de notre héros, ce qui permet de faire habilement d’une pierre deux coups, sans passer par la case obligatoire des séquences iconiques, et au réalisateur de se concentrer sur ce qu’il a réellement envie de mettre en avant. Car si l’intrigue se compose de nombreux rebondissements, démontrés par les impasses et fausses pistes, elle n’est pas l’intérêt majeur de The Batman. C’est dans sa retranscription esthétique, et la qualité de sa mise en scène, que Matt Reeves se démarque. N’en déplaise à ce cher Tim Burton, qui avait en son temps retranscrit le même type d’atmosphère, Gotham City n’aura jamais parue aussi gothique. Incarnée, elle se ressent par des cadres oppressants, qui enferment ses personnages quel que soit leur niveau d’implication politique dans les affaires de la ville. Le Pingouin, ou même Calmine Falcone – Colin Farrell et John Turturro sont tous deux exemplaires – apparaissent comme des citoyens lambdas, à l’aise dans leurs strates de pouvoirs respectives mais en prise aux mêmes dangers dès qu’ils mettent pied sur l’asphalte froid. La lutte pour la sauvegarde de ce lieu désincarné fait rage, tout n’est qu’un combat pour faire valoir ses idées, et où le Batman a du fil à retordre à chaque coin de rue. Dans ses scènes d’action, souvent musclées, le montage de William Hoy et Tyler Nelson s’évertue à nous faire ressentir chaque coup, et à offrir une autre dimension à la rage qui se dégage des personnages, peu importe le camp pour lequel ils luttent. Nuancé sur ses teintes, The Batman, dans son jeu d’iconisation constante, s’amuse à contraster ses éclairages jusqu’à en faire des atouts de mise en scène, une qualité majeure quand le héros de l’ombre joue à se cacher pour intimider ses ennemi·es. En témoigne un sublime plan de couloir, où la chauve souris assomme ses assaillants armés, le tout éclairé uniquement par la projection des tirs, permettant de créer un superbe surcadrage. Chaque scène déploie ses moments de grâce, n’hésite jamais à en faire trop, sans pour autant tomber dans l’écueil des ralentis – il y en a quelques uns – et autres forceps destinés à bien s’assurer que l’on a remarqué la beauté du plan. C’est par la fluidité de la narration visuelle que ces moments se dénotent, nous font retenir notre souffle devant l’issue des poursuites véhiculées, nous laissent bouche bée devant la violence des coups portés. En plus d’emprunter au film noir comme il est noté précédemment, le film se nourrit d’autres adaptations. Nous retrouvons ainsi l’aspect épisodique de la série animée de 1992, mais aussi la construction en niveaux des jeux vidéos Arkham, dont la vision de Gotham se rapproche, donnant un aspect définitivement proche des comic books.

Dans ce travail de réappropriation des mythes, où les symboles reprennent leur sens et ont le temps d’être développés, l’univers du comic book représentant à lui seul un cahier des charges bien conséquent – la longueur pourtant conséquente ne se ressent jamais comme un obstacle, et au contraire permet de ne pas tomber dans une indigestion de références –, la recontextualisation moderne apporte un degré de lecture supplémentaire. L’intrigue se centrant autour de deux élections mairesses majeures de la ville de Gotham – un élément souvent appuyé dans les diverses histoires du Chevalier noir –, l’occasion est de faire un postulat politique plus appuyé, et de l’intégrer au propos du film. On y voit un discours qui s’approche beaucoup de ce que tente de démontrer Todd Phillips dans Joker – l’intelligence en plus –, à savoir l’insurrection populaire. En choisissant de faire du Riddler un citoyen au fort sentiment d’abandon, tant littéral qu’idéologique, The Batman parle de vindicte, de ces individu·es isolé·es qui n’en peuvent plus de se faire gouverner par la même oligarchie de puissant·es déconnecté·es des valeurs du peuple. Les plans d’une Gotham détruite, recouverte par les eaux, accentuent le propos : à force de laisser les mêmes forces malveillantes au pouvoir, ça finira par péter, et personne, pas même le plus ingénieux des justiciers, n’y pourra rien. Une illustration des nombreuses manifestations de violence que nous constatons internationalement, et dont personne n’est éloigné. Et si ce constat est simpliste, malheureusement pas assez développé et amené avec de gros sabots, il a le mérite d’être efficace.

Car dans sa volonté de parfaire son univers, et surtout son esthétique, Matt Reeves choisit de ne pas développer des éléments essentiels, tant dans l’étoffe de son propos qu’envers ses personnages. Si l’incarnation de Batman prouve qu’une fois encore, Robert Pattinson est taillé pour tous les rôles qu’on lui propose, et excelle dans ce rôle de faux calme abandonné à sa propre folie, Bruce Wayne est quelque peu laissé au placard. Un choix pourtant judicieux, qui s’explique par le trauma du personnage, et qui suit la logique qu’en réalité Wayne n’existe plus, totalement dominé par son alter-ego – adieu la couverture du dandy millionnaire, ici tronquée par un homme seul, troublé et en proie à ses névroses, que personne ne voit jamais –, mais trop peu appuyé au scénario. La même remarque s’applique également au manque flagrant de personnages féminins. Si cela reste un choix assumé par la diégèse – Selina Kyle dit elle-même que « Gotham est un univers d’homme où les femmes n’ont pas leur place » –, la position qui cherche à souligner ce manquement n’est pas assez marquée, et maigrement compensée par le peu d’actions que ces personnages ont à leur portée. Ainsi, l’arc autour de Selina Kyle pourrait être celui d’une icône moins emblématique que celle que représente Catwoman, ici cantonnée à un schéma très classique, et correspondant assez peu à l’idée anti-patriarcale que l’on se fait du personnage. Un parti pris qui laisse un poil d’amertume tant on aurait aimé en voir plus, mais dont l’assomption n’en crée pas un défaut majeur.

Le film fait déjà couler beaucoup d’encre, et nombreuses sont les appréciations qui se forgent à son égard. Si ces dernières sont variées – bien que majoritairement dithyrambiques –, un constat commun se perçoit : The Batman est une proposition radicale, et surtout un vent frais dans un univers qui a généré tant d’itérations sur grand écran. Un pari difficile, mais relevé par un auteur qui a choisi de prendre son temps pour parfaire sa proposition, pour un résultat que l’on ne voit que peu dans les films de super-héros, ces derniers pensant tenir une recette facile et étant produits à la chaîne. Sa proposition n’est certes pas du goût de tout le monde – de notre côté, on en est passionné·es –, mais nul doute que contrairement à beaucoup de ses congénères, ce métrage se distingue, déchaînera les passions et les haines, mais sera celui que l’on citera lorsque l’on se demandera quels étaient les fiers représentants du film de super-héros de cette décennie.

The Batman, de Matt Reeves. Écrit par Peter Craig et Matt Reeves. Avec Robert Pattinson, Zoe Kravitz, John Turturro… 2h55
Sorti le 2 février 2022

Aficionado du cinéma de genre mais aussi en tous genres, je grignote de la pellicule et j'use de ma plume depuis un petit moment. Correcteur au même titre que rédacteur, on veut parfois ma peau comme celle de Roger Rabbit mais ma carrure à la Vin Diesel (ma calvitie surtout) me permet de survivre tant aux mauvais films qu'aux menaces de mes partenaires d'écriture. En fait, je suis surtout là pour parler 7ème art sans langue de bois mais toujours avec le sourire, en espérant transmettre mon insatiable soif de découverte ! Merci à Elie Bartin pour la bio !

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