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Viens je t’emmène : Paranoïaques activités

Alain Guiraudie est encore dans la tête de tou·tes avec L’inconnu du lac en 2013 et sa (triste) polémique sur le retrait des affiches du film, à Versailles notamment. Un souvenir réducteur pour un cinéaste adepte des rencontres aléatoires dans ses films et qui soigne ses réalisations. Il revient cette fois-ci pour nous parler (encore) de désir, d’amour et de racisme, pour un résultat détonnant.

À Clermont-Ferrand, Médéric, un jeune coureur, rencontre Isadora, une prostituée mariée, et lui propose de coucher avec lui gratuitement car il est amoureux d’elle mais leurs ébats sont interrompus par l’annonce d’une attaque terroriste à la télévision et l’arrivée du mari. En rentrant chez lui, Médéric accueille Selim, un jeune sans-abri, provoquant la peur de tout son immeuble. Sa vie est en train de basculer entre son amour pour Isadora et sa volonté d’aider Selim.

Au-delà de ce résumé un peu décousu, Guiraudie présente un véritable vaudeville avec des personnages transitant autour de Médéric à des moments divers et qui réapparaissent à d’autres. Il place la comédie au centre de toute l’agitation du film avec des malentendus, des apparitions des voisin·es pour faire refléter ce qu’est la France de nos jours. Une France vivant dans la paranoïa totale en étant agrippée aux chaines d’info continue rendant le climat anxiogène au possible. Guiraudie questionne ainsi notre conscience collective en tant que citoyen·nes face à un tel événement. Médéric (brillamment interprété par Jean-Christophe Clichet) incarne ce tiraillement entre sa volonté d’aider ce sans-abri qui lui semble louche et sa peur d’avoir encore un assaillant de l’attaque terroriste en liberté. C’est lorsqu’il l’accueille la première fois que ce vaudeville se met en place avec les voisin·es qui viennent râler de la présence d’un sans-abri « probablement étranger » selon elleux et d’autres qui prennent directement les armes pour protéger leur territoire. Les situations loufoques, gênantes voire même inquiétantes se succèdent devant les yeux de Médéric, lui qui n’est obsédé que par retrouver Isadora et échapper à son mari jaloux.

Crédit photo : Les Films du Losange

La scène d’ouverture résume à elle seule le ton original du film. Médéric arrive à convaincre Isadora de faire l’amour avec lui gratuitement et dès leurs arrivées dans la chambre d’hôtel, elle allume la télévision qui annonce déjà qu’un attentat a eu lieu à quelques rues, un bruit de fond qui se prolonge durant le début de leurs ébats. Jusqu’au moment où le mari d’Isadora arrive et lui demande de rentrer vite en remboursant son client (venu donc gratuitement sans l’accord du mari), ce que Médéric ne veut pas car « tout ne doit pas s’arrêter à cause d’un attentat ! », le mari oblige tout de même Isadora à le rembourser. Ce sont toutes ces oppositions narratives et de mises en scène qui permettent de rentrer dans l’univers réaliste mais décalé de Guiraudie, comme filmer un rapport sexuel sur fond d’attaque terroriste. Une première scène qui annonce déjà les réactions face à l’attaque : racisme ordinaire, défense du territoire, amalgame et chacun pour soi.

Le récit se perd un peu sur le dernier tiers avec un (trop) grand nombre de personnages secondaires qui n’apportent pas autant que durant la première moitié du film mais Guiraudie affiche ses ambitions avec une comédie qu’il ne galvaude pas et qu’il ancre dans le réel. Jean-Christophe Clichet se révèle attachant dans son rôle d’amoureux naïf et Noémie Lvovsky est (comme toujours) impeccable en prostitué cinquantenaire faisant de son métier un moyen de résister à la morne actualité présente autour de nous. Faire l’amour pour rester vivant, il y a quand même pire.

Viens je t’emmène d’Alain Guiraudie. Écrit par Laurent Lunetta et Alain Guiraudie. Avec Jean-Christophe Clichet, Noémie Lvovsky, Illès Kadri… 1h40

Sortie en salle le 2 mars 2022.

À propos Dimitri Euchin

Tout est venu (titre) d'un DVD de Pulp Fiction acheté à mes 15 ans. Depuis ? Amateur du travail de Paul Verhoeven, Bertrand Blier ou Yorgos Lanthimos… Je travaille sur une thèse concernant un agrégateur de films pour Christian Clavier (cahier des charges : personnage imbuvable + morale douteuse mais millions d’entrées), toute aide est la bienvenue !

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