Sans faire le moindre petit bruit de pas, Steven Soderbergh continue ses expérimentations film après film, loin des salles obscures. Kimi, 3e volet du contrat passé entre le cinéaste et la plateforme HBO Max arrive sur nos écrans en VOD. Encore une fois, la fausse simplicité cache un exercice de styles saisissant, qui s’inscrit dans la lignée d’une carrière toujours empreinte à surprendre en gardant la fluidité, l’expérience et la maîtrise de son auteur.

Angela Childs est une employée en télétravail durant la pandémie de Covid-19. Elle analyse des flux de données pour une entreprise technologique qui produit une enceinte connectée nommée Kimi. Un jour, elle remarque quelque chose de louche, et les preuves d’un crime. Seul souci, pour en informer sa hiérarchie, elle doit sortir de chez elle, et affronter le monde extérieur malgré son agoraphobie. 

À l’écart des salles de cinéma depuis 2019, Soderbergh continue sa carrière sur les plateformes. En changeant de support, il ne délaisse pas moins les expérimentations et pense toujours son cinéma comme une expérience unique. Chaque film est propre, ne doit pas ressembler au précédent même si il peut paraître similaire aux premiers abords. Qu’il filme un contexte sportif comme un flot ininterrompu de paroles avec High Flying Bird sur Netflix, joue avec les codes du film noir sur No Sudden move, ou se saisisse du drame bourgeois pour en faire un terrain de jeu de montage sur La Grande Traversée, il n’abandonne jamais son idée première que le cinéma est en constant mouvement. Dans la production de streaming actuelle, l’identité de Soderbergh se repère toujours par un détail. Alors que les plateformes s’inscrivent dans une uniformisation  de la production, d’une photo fade à une réalisation des plus quelconques, les sorties signées de l’américain restent un vent de fraîcheur qui fait un bien fou. Dans les petites œuvres qui ne crient jamais au miracle ou à la conquête de statuettes, il reste un des éléments les plus stimulants et passionnants. 

Les films de Soderbergh se caractérisent en terme de flux. Des éléments parfois abstraits dont on se demande s’ils ont un point commun, qui se rencontrent, se mélangent entre eux et forment un tout cohérent. Toujours en phase avec son époque, comme High Flying bird et la manière d’utiliser l’iPhone, le pousser dans ses retranchements et ses possibilités d’être une caméra à part entière pour raconter le monde qui nous entoure. Ici dans Kimi, le flux est à la portée de l’héroïne. Elle l’utilise chaque jour dans son travail, matérialisé par des données qu’elle reçoit et analyse pour le compte d’une entreprise technologique. Les informations arrivent à son oreille, s’entremêlent, produisent du son étrange et peuvent par moments conduire à faire des découvertes terribles. Kimi utilise le traitement de la technologie comme une avancée sans limite et toujours plus rapide (un Reptile Scan qui apparaît du jour au lendemain pour accéder à l’entreprise). La pandémie de COVID-19 est utile pour conter un monde changé, qui fait face à des conséquences qu’il ne prévoyait pas. Celle-ci même qui isole, appuie sur des sensibilités propres. Que devient une individue atteinte d’agoraphobie suite à une agression, lorsqu’elle est cloîtrée chez elle sans contact depuis un certain temps comme un confinement devenu pour elle éternel ? Malgré quelques relations virtuelles avec sa mère ou son médecin, elle fréquente simplement un homme par instants. Kimi se décompose en trois actes distincts qui évoluent avec son héroïne, sa psyché, quête de sens, de vérité déjà présentes chez Soderbergh (Kafka, Paranoïa..). Tout est attaché à Angela, à sa personnalité, sa phobie devenue croissante, jusqu’à laisser sur le carreau les autres personnages, catégorisés comme de simples interactions. Lorsqu’elle est au sein de son appartement, dans une petite vie rangée, des activités parfaitement définies qui respectent un cadre, tout semble juste, confortable et sain. Angela répond à sa routine, ses tâches à exécuter, son quotidien qui s’est habitué au changement brusque comme l’ensemble de la planète. Pourtant l’agoraphobie prend le dessus lorsqu’un dentiste lui annonce qu’elle doit se déplacer pour un souci dentaire. Son visage se referme, la peur se ressent, impossible pour elle de mettre un pied à l’extérieur. Elle raccroche. En incluant la pandémie et ses conséquences comme contexte de son film, Soderbergh capte avec justesse le ressenti et les inquiétudes de chacun. L’étude psychologique d’un protagoniste permet de rattacher le film à une réalité vécue par toutes et tous dans une situation complexe, qui n’a pas eu les mêmes répercussions selon les personnes. D’après plusieurs études et témoignages de médecins, le Covid et son confinement ont entrainé une forte intensité d’agoraphobie chez des patient·es déjà atteint·es de troubles. Il est intéressant de voir la manière dont le cinéma traduit et a à traduire la psyché humaine impactée par un isolement qui appuie sur des traumatismes subis. Loin de l’idée de jouer avec le confinement tel un clown triste de honte sorti d’une émission de Cyril Hanouna. À l’image même d’un numéro 8 de la rue de l’Humanité, repère d’un pauvre Dany Boon.

Mais lorsque le crime arrive, il n’y a plus de choix. L’obligation d’en informer une hiérarchie en réel, plutôt que passer par un mail bien plus risqué. Angela doit sortir, se confronter à ses angoisses, sa hantise d’être face à une situation qu’elle ne contrôle pas, dont elle pense qu’elle ne sera jamais secourue. Soderbergh modifie son huis clos en le faisant se mouvoir, change sa mise en scène et propose des plans et cadrages des plus délirants. Un zoom rapide sur la géniale Zoé Kravitz lorsque elle ouvre la porte de chez elle, une caméra qui se tord, des effets qui se superposent, une impression d’un souffle accéléré par le stresse qui se traduit à l’image. Malgré l’extérieur et les grands espaces urbains, rien ne se détache d’Angela. Le/la spectateur·ice est proche du malaise face à la situation et ressent la même crise intérieur que l’héroïne. 

En un peu moins d’1h30 et sur un scénario dénué de superflu signé David Koepp, Soderbergh caractérise parfaitement sa force centrale du récit, Angela, sa peur, sa détresse, les conséquences de sa découverte. Il manquerait peut-être un peu de développement des nombreuses pistes de réflexions dévoilées, laissées dans un coin au profit d’une énergie de divertissement. Un mélange de Thriller parano jouant sur un sens de l’écoute (Blow Out, Conversation Secrète), d’étude psychologique, de traitement d’un quotidien particulier. Jusqu’à un dernier acte qui abandonne un peu de véracité et de vraisemblance du propos pour un home invasion de loft brutal. Mais comme Cliff Martinez revient nous bercer de quelques notes auprès de son cinéaste attitré, on pardonne volontiers.

Dans la continuité de sa carrière, Kimi rappelle la maestria technique de son auteur. Un mélange des genres, des influences digérées par un cinéphile complet, et une manière bien à lui de remettre toujours le cinéma et sa force évocatrice au centre de tout. Un art et un médium qui évolue, qui demande un travail perpétuel, inspiré d’anciens pour comprendre le présent, l’agrémenter à sa sauce et améliorer son futur. Steven, ne t’arrête jamais ! 

Kimi de Steven Soderbergh. Écrit par David Koepp Avec, Zoë Kravitz, Byron Bowers, Jaime Camil… 1h30.

Sorti le 9 mars 2022 en VOD.

0 comments on “Kimi : troubles post confinement

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :